Russie : l’éternelle conquête de l’Est

24.01.2018

Alors que les États-Unis s’apprêtent à prendre de nouvelles sanctions économiques et financières contre la Russie, Moscou poursuit son « tournant vers l’Est ». Pour Arnaud Dubien, Directeur de l’Observatoire franco-russe de Moscou, la stratégie diplomatique mise en place par le Kremlin vise à profiter du dynamisme économique de la région Asie-Pacifique et à se défaire de l’étreinte occidentale en asseyant son statut de grande puissance dans cette partie du monde.

Le Courrier de Russie : On parle de « pivot à l’Est » de la politique étrangère russe. De quoi s’agit-il au juste, quels pays sont concernés ?

Arnaud Dubien : Les Russes parlent plutôt de « tournant vers l’Est » (razvorot na vostok). L’expression a été beaucoup utilisée à Moscou – plus par les commentateurs que par les responsables politiques d’ailleurs – en 2014-2015, c’est-à-dire au plus fort de la crise ukrainienne et de la confrontation avec l’Occident. Il s’agissait alors de montrer que les horizons diplomatiques du Kremlin ne se limitaient pas à l’Europe et aux États-Unis, et que les positions russes étaient généralement accueillies positivement hors-Occident, ce qui est plutôt vrai. Dans les faits, il s’agit d’une volonté de rééquilibrage de la diplomatie russe. Au demeurant, ce processus a été engagé bien avant la crise ukrainienne : on se souvient notamment du Sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, ndlr) à Vladivostok en 2012, écho lointain d’un grand discours prononcé par Gorbatchev dans la même ville en 1986, dans lequel le leader soviétique insistait déjà sur la nécessité de s’ouvrir et de s’insérer dans la région Asie-Pacifique. Ces dernières années, la partenariat stratégique avec Pékin – dont les bases remontent elles-aussi à la période Gorbatchev et qui s’était développé sous Eltsine – est encore monté en puissance et a franchi des seuils importants, dans les domaines de l’énergie et des armements en particulier. Mais la politique asiatique de Moscou ne résume pas à la Chine. L’Inde, partenaire historique dans la région, demeure un allié crucial avec lequel de vastes partenariats industriels ont été lancés ; la Corée du Sud, qui n’a pas pris de sanctions contre Moscou en 2014, est très présente économiquement en Russie et apprécie le rôle de cette dernière dans la règlement de la crise nucléaire avec son voisin du Nord ; bien qu’elle n’ait pas abouti à une percée historique et à la résolution du différend territorial sur les Kouriles, la visite de Vladimir Poutine à Tokyo, en décembre 2016, a illustré la volonté mutuelle de rapprochement. On pourrait également évoquer les relations toujours denses entre la Russie et le Vietnam, les ventes d’armes à la Birmanie, à l’Indonésie et bientôt aux Philippines, ou bien encore le contrat de Rosatom pour la construction d’une centrale nucléaire au Bangladesh. Parmi les développements les plus récents, il faut relever les premiers exercices militaires conjoints avec le Pakistan et un réinvestissement politique en Afghanistan, sujet de préoccupation stratégique récurrent pour le flanc sud de l’ex-URSS.

LCDR : Le principal objectif de ce pivot est-il de desserrer la Russie de l’étreinte des sanctions occidentales ?

A.D. : Pas seulement. Il s’agit plutôt de profiter du dynamisme économique de la région Asie-Pacifique et de tenter de renforcer ses positions dans une région stratégiquement moins « verrouillée » que l’Europe de l’Ouest, où les processus d’intégration se font, depuis la fin de la guerre froide, sans voire contre la Russie par le biais de l’Union européenne et de l’OTAN. Moscou prend acte de la « désoccidentalisation » du monde et met sa politique en adéquation. Reste que la Russie a encore beaucoup de chemin à parcourir dans la région. Les obstacles qu’elles rencontrent sont nombreux. Les États de la région ne la perçoivent pas comme une puissance asiatique, mais plutôt comme un pays européen. Mentalement, les dirigeants russes ont beaucoup de mal à opérer le « tournant vers l’Est » : leur vision reste généralement celle qui a prévalu jusqu’ici, à savoir que la Russie est une puissance d’abord européenne dotée de dépendances en Asie. La double vocation européenne et asiatique revendiquée par Moscou et symbolisée par l’aigle bicéphale peine à trouver son équilibre et à prendre corps. Ceci dit, les choses avancent, à la russe, par à-coups et de façon souvent désordonnée, mais elles avancent.

LCDR : Que peux espérer en retirer la Russie sur le plan intérieur ?

A.D. : C’est un enjeu généralement oublié ou sous-estimé en Occident : la Russie, en développant de façon volontariste l’axe asiatique (au sens large) de sa politique étrangère, souhaite avant tout contribuer à la mise en valeur de ses provinces d’Extrême-Orient. Ces dernières sont fragiles et vulnérables, tant du point de vue démographique (seules 11 millions de personnes résident à l’est du lac Baïkal) qu’économique. Elles ont été livrées à elles-mêmes pendant plus de 10 ans après l’effondrement de l’Union soviétique. Vladimir Poutine a très tôt pris conscience du problème et a placé au premier plan la question du développement des ces provinces, de leurs équipements et de leurs infrastructures. Il a nommé un ministre en charge spécifiquement de l’Extrême-Orient sous la tutelle d’un vice-Premier ministre influent, responsable lui-aussi des provinces orientales. A ce jour, on peut dire que Moscou a mis un terme à l’hémorragie, notamment démographique. Des investissements importants ont été faits à Vladivostok, tandis que de grands projets (oléoducs et gazoducs vers la Chine, cosmodrome de Vostotchny) sont en train d’être mis en service. Le gouvernement fédéral soutient par ailleurs les chantiers navals de la région et les industries aéronautiques (Sukhoï à Komsomlosk sur l’Amour par exemple) et teste des approches ad hoc, comme le port franc de Vladivostok. Il subventionne également de nouveau les billets d’avions pour les habitants de ces régions puissent se rendre en Russie d’Europe. Mais coordination et vision d’ensemble à long terme semblent parfois faire défaut.

LCDR : Ce pivot à l’Est russe est-il une réponse – un concurrent- au projet chinois de nouvelle route de la soie ?

A.D. : Non, je ne crois pas. La Russie a choisi d’articuler sa propre politique en Asie centrale avec celle de Pékin plutôt que de s’y opposer, ce qui était de toute façon impossible et ce qui aurait miné le partenariat – de plus en plus important vu du Kremlin – avec Pékin. Tout n’est pas simple, il y évidemment des non-dits, la Russie et la Chine ne sont pas et ne seront jamais des alliées, mais on peut croire Sergeï Lavrov quand il affirme que les relations avec Pékin n’ont jamais été aussi bonnes. La formule qui pourrait résumer l’approche de la Russie (et sans doute aussi celle de la Chine) est la suivante: « pas toujours avec, mais jamais contre ». Les deux pays savent parfaitement doser leurs relations et sur quels dossiers faire preuve de retenue.

Article initialement publié dans Le Courrier de Russie.