Moyen-Orient : fragiles convergences à Astana

12.05.2017

La frappe de missiles Tomahawk réalisée par les États-Unis contre une base aérienne de l’armée de l’air syrienne le 7 avril dernier semble avoir convaincu le Kremlin qu’il était nécessaire d’accélérer le tempo diplomatique. Les négociations du mois de mars ayant mis en lumière un essoufflement du processus d’Astana, Moscou a cherché à associer de manière plus étroite d’autres acteurs clefs de la crise à ce forum. En l’espace de moins d’un mois, ce sont le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson, le président turc Erdogan, les ministres des Affaires étrangères iranien, syrien, qatari, saoudien et jordanien qui se sont rendus en Russie. De son côté, le Kremlin a dépêché en Arabie saoudite la présidente du Conseil de la Fédération (Chambre haute du Parlement russe) Valentina Matvienko. La diplomatie kazakhstanaise a aussi été impliquée de manière cruciale. Le ministre kazakhstanais des affaires étrangères Kaïrat Abdrakhmanov a ainsi joué les missi dominici entre Moscou, d’une part, et Doha et Riyad, de l’autre, où il s’est rendu les 23 et 24 avril afin de convaincre – avec succès – Qataris et Saoudiens d’intégrer le format d’Astana. Enfin, l’échec de l’offensive menée fin mars par les groupes « rebelles » sponsorisés par la Turquie contre les positions du régime dans la région de Hama a dû achever de convaincre Ankara qu’il était temps de prendre plus au sérieux le forum d’Astana. Les Turcs avaient en effet fait preuve d’un certain désintérêt pour ce format lors du dernier tour de discussions au mois de mars.

Proposée lors des négociations qui se sont tenues dans la capitale kazakhstanaise les 3 et 4 mai, l’initiative russe de créer quatre « zones de désescalade » en Syrie exprime en creux le ralliement de Moscou à l’idée de « zones de sécurité » réclamées de longue date par la Turquie et, un temps, par l’administration Obama. Les chances de succès de cette initiative sont augmentées par le nombre d’acteurs qui la soutiennent ; outre la Russie, l’Iran et la Turquie qui sponsorisent les pourparlers d’Astana, l’Arabie saoudite et le Qatar ont apporté leur soutien au plan russe. Les États-Unis ont pour leur part affiché un intérêt grandissant pour les discussions. Jusqu’à présent représenté à la table des négociations par son ambassadeur au Kazakhstan, Washington a cette fois dépêché Stuart Jones, Secrétaire adjoint par intérim pour le Proche Orient au sein du Département d’État. La visite du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à Washington le 10 mai – la première depuis quatre ans – avait notamment pour but d’obtenir le soutien des États-Unis au plan proposé par la Russie pour lequel Moscou devrait chercher à obtenir l’appui du Conseil de Sécurité de l’ONU à travers le vote d’une résolution.

Ces « zones de désescalade » – sur la délimitation desquelles planchent actuellement Russes, Turcs et Iraniens – doivent permettre de « geler » les combats sur les principaux champs de bataille où le régime et ses alliés affrontent les « rebelles » soutenus par la Turquie et des pétromonarchies du Golfe. La Russie, la Turquie et l’Iran se sont données jusqu’au 4 juin pour non seulement établir la géographie de ces zones, mais également s’entendre sur la sempiternelle question de la distinction entre les groupes d’opposition, qui ont vocation à se joindre à la trêve, et le Hayat Tahrir al-Cham (al-Qaeda) et l’État islamique (EI), qui ne sont pas concernés par le cessez-le-feu et contre qui les opérations se poursuivent. Si ce plan fonctionne, il permettra le redéploiement des troupes du régime et de ses alliés chiites vers la partie orientale du pays avec en ligne de mire une offensive sur Deir-ez-Zor menée à partir de Palmyre. L’opération que préparent les États-Unis sur Raqqa fait en effet planer le risque de voir l’EI se replier sur cette ville qui est presque entièrement sous son contrôle.

Subsiste néanmoins un certain nombre d’interrogations. Les fruits de la visite de Sergueï Lavrov à Washington ne sont pas connus, et en toute hypothèse, les Américains souhaitent toujours à terme le départ de Bachar al-Assad. En outre, le plan proposé par la Russie entérine la présence iranienne en Syrie – les pays sponsors du processus d’Astana ont vocation à surveiller et garantir la sécurité au sein desdites zones –, ce à quoi les pétromonarchies du Golfe comme les États-Unis restent hostiles. Se pose par ailleurs la question de la capacité des Turcs et des Saoudiens à contraindre leurs affidés à cesser le combat et à adhérer à un futur cessez-le-feu. C’est toutefois le rôle de la Turquie qui reste la plus grande inconnue. Échaudée par la décision des Américains de poursuivre et intensifier leur coopération avec les peshmergas kurdes syriens en vue de la prise de Raqqa, Ankara pourrait réagir très négativement. De la fermeture de la base de l’OTAN à Incirlik au bombardement pur et simple des Forces démocratiques syriennes (composées très majoritairement de combattants kurdes) alliées des États-Unis contre l’EI, la Turquie dispose d’une palette assez large de moyens de nuisance. Le président turc est attendu le 16 mai à Washington : les discussions avec Donald Trump promettent d’être houleuses.