Pour Moscou, le chemin de Damas ne passe pas par Jérusalem

13.12.2017
La reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël a placé une nouvelle fois la Russie sous les projecteurs de la scène stratégique moyen-orientale. Tandis que les chefs d’État et les souverains de la région déploraient la décision de Washington, les regards se tournaient presque aussitôt vers Moscou, qui s’est retrouvée de facto en position privilégiée de médiateur sur le dossier israélo-palestinien. Après la crise du Qatar surgie cet été, c’est la seconde fois en quelques mois que le Moyen-Orient offre à la Russie la possibilité d’agir en tant qu’intermédiaire sur un dossier régional brûlant. Auréolé de son succès militaire, le Kremlin rencontre cependant des difficultés pour réanimer d’authentiques discussions politiques entre les différentes parties du conflit syrien. Il n’en demeure pas moins que son capital d’influence et sa crédibilité acquis en Syrie poussent la Russie sur le devant de la scène stratégique régionale, où les différents acteurs guettent sa prochaine réaction. La décision prise par Donald Trump mercredi 7 décembre a-t-elle ouvert un « boulevard » pour une nouvelle initiative russe ? Autrement dit, fait-elle partie de ces « faux pas » commis par la diplomatie américaine ces dernières années que la Russie a su habilement exploiter pour reconstruire son influence au Moyen-Orient ? La décision du président américain interroge, tant elle paraît inopportune et paradoxale. Inopportune, car il se dit que le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, prépare depuis plusieurs mois une initiative de paix pour le dossier israélo-palestinien, qui semble déjà compromise avant même d’avoir vu le jour. Selon certaines sources, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël pourrait en réalité faire partie du « plan Kushner », sous la forme d’un gage donné au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, afin qu’il accepte le futur plan de paix américain. Il n’en demeure pas moins que la place de médiateur des États-Unis au sein du Quartet s’en trouve remise en question. Mais cette décision paraît aussi paradoxale à maints égards, car si les objectifs de Washington au Moyen-Orient sont de combattre l’islamisme radical, d’une part, et l’accroissement de l’influence iranienne, d’autre part, elle risque bien de produire les effets contraires. Les pays arabes alliés de Washington se trouvent dans une situation inconfortable : placés en porte-à-faux – une nouvelle fois – par le dossier palestinien vis-à-vis de leurs opinions publiques, ils sont en outre gênés aux entournures par les convergences stratégiques qu’ils partagent avec l’État hébreu dans le contexte de l’affirmation de la puissance iranienne à travers le Moyen-Orient. Or, la décision prise par Donald Trump tend à conforter Téhéran dans son rôle de « champion de la cause palestinienne ». Si les capitales arabes du Golfe déplorent la décision de la Maison-Blanche, elles redoutent avant tout que l’influence iranienne ne s’en nourrisse, tandis que les protestations de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, traduisent en creux sa crainte de voir les Palestiniens, dos au mur, réagir violemment. C’est que la question du statut de Jérusalem faisait office, jusqu’à présent, de fil rouge pour les capitales arabes, devant celles du retour des réfugiés et des frontières d’un hypothétique futur État palestinien.

Moscou se retrouve donc esseulée au sein d’un Quartet éclaté et fait désormais office de seul intermédiaire crédible et accepté à la fois par Israël et l’Autorité palestinienne. Jusqu’à présent, il était impensable pour Ramallah d’envisager un accord en dehors d’une initiative américaine. La décision de Donald Trump change la donne en plaçant Washington en situation de partie, et non plus de juge. De son côté, tout en déplorant l’annonce faite par le président américain, Moscou a réaffirmé son attachement aux résolutions de l’ONU – à l’encontre desquelles va la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël – et à l’initiative de paix arabe de 2002. La proposition émise par Vladimir Poutine en avril 2005 d’organiser une conférence pour la paix à Moscou – qui reste sur la table – demeure jusqu’à présent sans lendemain. La Russie s’est par ailleurs employée ces derniers mois – avec Le Caire – à favoriser une réconciliation intra-palestinienne. Des pourparlers entre plusieurs factions et partis palestiniens se sont ainsi tenus sur plusieurs jours à Moscou, à deux reprises en 2017. En avril dernier, la diplomatie russe a en outre fait savoir que si Jérusalem-Est était appelée à devenir la capitale d’un futur État palestinien, alors la Russie reconnaîtrait Jérusalem-Ouest comme la capitale d’Israël, réitérant à travers cette déclaration son soutien à une solution à deux États, tout en évoluant sur la question du statut de la ville.

Toute nouvelle initiative russe qui pourrait être mise en avant par le Kremlin serait contrainte par deux paramètres : éviter de créer un nouveau terrain de confrontation avec Washington, d’une part, et dans l’optique du règlement de la crise syrienne, ne pas compromettre les relations avec Téhéran, d’autre part. Trouver une issue politique au dossier syrien reste l’objectif prioritaire de Moscou, ne serait-ce que parce que des troupes russes y sont engagées. Or, à ce jour, le risque est grand qu’une initiative de la Russie sur le dossier israélo-palestinien vienne compromettre le règlement politique déjà tortueux du conflit syrien. En visite surprise en Syrie le 11 décembre, Vladimir Poutine a annoncé un énième retrait partiel du contingent russe déployé dans le pays. Cette annonce intervient alors que les forces pro-iraniennes – galvanisées par la reconquête réussie d’une grande partie du territoire syrien – rassemblent leurs forces aux portes de la région d’Idlib, où elles entendent venir à bout des derniers groupes djihadistes. La déclaration du président russe faite depuis le sol syrien sonne ainsi comme une mise en garde à l’endroit de Téhéran et des tenants d’une ligne dure au sein du régime à Damas : la Russie désapprouve le lancement d’une nouvelle phase des opérations à Idlib et considère comme prioritaire la reprise des discussions à Genève ou à Sotchi.