L’historien de l’URSS et les archives de Russie et d’ailleurs

01.02.2019

L’accès aux archives russes reste toujours entouré d’un voile de mystère. D’aucuns évoquent des restrictions ou des accès sélectifs, d’autres rêvent de découvertes qui permettraient de répondre de façon certaine aux nombreuses questions demeurant en suspens. Comprendre, par exemple, la nature de la famine en Ukraine, le rôle de Staline durant la Seconde Guerre mondiale et bien d’autres aspects de la déstalinisation, semble limité par les restrictions. Il y a, sans nul doute, derrière ces interrogations une forme de fétichisation de l’archive qui pourrait donner réponse à toutes les questions historiographiques, en particulier celles qui ont un écho public important. Il y a aussi une forte responsabilité de la politique archivistique en Russie, qui mêle procédures lourdes, restrictions d’accès, parfois hors de toute légalité ou presque, accès différencié selon les chercheurs et autres formes d’arbitraire. On note enfin une responsabilité directe des autorités politiques, comme en témoignent les incidents qui ont opposé, en 2015, le ministre de la Culture de la Fédération de Russie au directeur des Archives nationales, lequel avait évoqué le caractère mythique, au demeurant bien connu des historiens, des « vingt-huit Panfilovtsy », héros de l’Union soviétique. Rien de tout cela n’est vraiment très nouveau ; on sait, en outre, que de telles histoires, même si elles se fondent parfois sur des faits avérés (ce qui n’est pas le cas du dernier exemple), sont réécrites au profit de la construction du mythe. Le travail de l’historien aussi bien que de l’archiviste est de révéler et discuter ces mythes. Or, une certaine politique de la mémoire a été mise en avant par le ministre pour reprocher à un responsable d’archives, ayant connaissance de par ses fonctions de matériaux extrêmement riches, de prendre une position publique qui rappelait qu’un mythe n’est pas vérité historique.

La politique archivistique menée par la Russie suscite une certaine méfiance, renforcée par les approches très différenciées en cours dans ce qu’on pourrait appeler les diverses archives soviétiques, c’est-à-dire les archives nationales des pays issus de l’URSS. Chacun d’eux offre des accès différents, à quelques exceptions près (comme en Ouzbékistan), tous plus ouverts que ceux existant en Russie. Ces diverses formes d’ouverture tiennent, bien entendu, à un usage politique de l’archive, à une volonté de certains États d’affirmer une rupture temporelle forte entre l’URSS et leur indépendance, donc de considérer que les archives de la période soviétique ressortissent à un héritage qui n’est pas le leur et peuvent être rendues largement accessibles. Elles tiennent aussi, dans la plupart des États issus de l’ancienne Union, à l’exception russe, à une volonté de dénoncer le système de domination soviétique, en mettant notamment en exergue les archives de la police politique, alors qu’elles sont, au contraire, parmi les plus difficilement accessibles en Russie.

Qu’en est-il pour l’historien qui travaille de façon habituelle dans ces archives ? Il est ardu de donner une réponse unique, tant cela dépend du sujet étudié, des fonds demandés, des questions posées, des lieux de recherche (Moscou, Saint-Pétersbourg, telle capitale de région, telle archive de district). Aussi préférons-nous ici exprimer une opinion fondée sur notre expérience comparée de la Russie, de la Lituanie et de l’Ukraine, trois pays où nous avons travaillé de manière approfondie et continue pendant plusieurs années.

DES TRÉSORS PAS TOUJOURS À PORTÉE DE MAIN

La première remarque soulignera le caractère extrêmement riche et très particulier des archives soviétiques accessibles, quel que soit le sujet abordé. Que l’on travaille aux archives nationales de la Fédération de Russie (GARF), dans les archives d’histoire sociopolitique (RGASPI), anciennes archives du Parti, la masse documentaire est considérable. Elle dépasse sans aucun doute la masse documentaire disponible dans les diverses archives nationales des pays occidentaux. Il y a à cela deux raisons. La première est l’étatisation de l’essentiel de la vie économique et sociale en URSS, conduisant à inclure dans un même système d’archives l’ensemble des documents des secteurs économiques et sociaux. Là où, en France, les dossiers seraient conservés dans les archives d’entreprises, peu accessibles, ils se trouvent souvent dans les archives nationales (archives de l’économie, par exemple), en Russie et dans tous les États issus de l’URSS. La seconde raison tient à l’extension du système de surveillance et de contrôle des citoyens, à l’obsession du complot, à la méfiance vis-à-vis de tout un chacun, qui ont engendré un système extrêmement développé de fichage, un recours très répandu aux cartothèques permettant de retrouver telle ou telle personne, dès l’instant où elle a été repérée au cours d’une surveillance, d’une enquête. On dispose ainsi de nombreux documents « révélant » l’état divers de l’opinion, les déclarations de tel ou tel individu dans un contexte privé ou public, ses rencontres, etc. L’étendue du matériau biographique – c’est-à-dire susceptible d’aider à reconstituer les divers moments de la vie des personnes – est considérable ; ce matériau est disséminé dans de nombreuses archives et très souvent inaccessible en Russie. Il va de soi que ces matériaux nécessitent une approche extrêmement prudente, une critique des sources qui, familière aux historiens, doit néanmoins être mise en œuvre avec une très grande attention.

Enfin, face à cette richesse, les historiens ou archivistes de Russie, d’Ukraine ou d’ailleurs se sont beaucoup engagés dans la publication de volumineux ouvrages de matériaux, autour de thématiques diverses. Les remarquables volumes publiés par les éditions Rosspen ou par le fonds « Démocratie » sont, bien entendu, sélectifs, mais les choix sont constitués de façon très professionnelle, sans volonté de déformer tel ou tel processus historique. Les sept volumes consacrés à l’histoire du Goulag, parus en Russie, volumes fondamentaux, désormais incontournables, sont emblématiques de cette forme assez particulière de travail, consistant à publier des sources inestimables pour tout historien de l’Union soviétique. Les très sérieux ouvrages d’archives publiés en Ukraine sur la famine de 1932-1933 ont bouleversé l’histoire de cette tragédie, permettant de comprendre dans le détail son mécanisme, les décisions qui ont abouti à la disparition de millions d’hommes et de femmes. Les tomes offrant à lire l’immense correspondance entre la population et les autorités (lettres, requêtes, plaintes, etc.), ceux présentant les multiples notes d’information envoyées par la police politique sur la situation dans les campagnes dans l’entre-deux guerres, ceux consacrés à divers grands procès staliniens, mais aussi à la dissidence après la mort de Staline, sont désormais des sources essentielles. De nombreuses autres publications, réalisées dans les régions ou dans les États issus de l’URSS, sont très souvent accessibles sur la toile.

Il est vrai que, dus pour la plupart à des collectifs d’auteurs relevant d’un pays ou d’un autre, ces ouvrages créent souvent artificiellement des histoires nationales là où l’on est face à l’histoire soviétique, sans doute ancrées parfois dans des réalités nationales mais dépassant leurs frontières. Ainsi les affrontements entre historiens russes et ukrainiens sur la famine – les uns affirmant qu’elle ne fut pas spécifiquement ukrainienne, les autres soulignant que l’Ukraine fut plus largement touchée, car Staline voulait absolument mettre à genoux les oppositions qu’il considérait comme nationalistes et contre-révolutionnaires – sont-ils renforcés par des publications qui, d’un côté, partent de matériaux presque exclusivement tirés des archives ukrainiennes et, de l’autre, de matériaux issus des archives soviétiques centrales, plus difficilement accessibles.

La publication de recueils de documents en Russie, dont l’ambition est parfois marquée au coin du politique, même si le travail effectué est très sérieux, permet à leurs auteurs de se faire ouvrir des fonds généralement inaccessibles ou difficilement accessibles (archives du FSB, archives présidentielles, certains fonds d’archives militaires de la Seconde Guerre mondiale). Ces dernières années, un recueil de documents a, par exemple, porté sur les relations économiques entre le Centre et les États baltes, ouvrage particulièrement intéressant et sérieux, auquel ont contribué d’excellents historiens, mais dont l’un des objectifs est de montrer à quel point la Russie a favorisé, dans les États baltes, un développe- ment économique sans précédent. La qualité et l’intérêt de cette publication ne peuvent pas pour autant être contestés. Autre exemple, les archives ukrainiennes sont largement exploitées dans un recueil publié à Kiev, qui met l’accent sur la politique de déportation stalinienne des populations de Crimée, puis de leur remplacement par des populations venues de Russie ou d’Ukraine. L’une des visées de cette publication est manifestement de montrer qu’il n’est pas légitime de rattacher « naturellement » la Crimée à la Russie, tant son histoire fut, de fait, bouleversée par les violences faites à ses populations. Au même moment, les archives de Russie tentaient de démontrer le contraire, à travers une exposition organisée du 11 octobre au 13 décembre 2016 et intitulée : « La Crimée dans l’histoire de la Russie ». Les matériaux rassemblés dans le recueil et, dans une moindre mesure, dans cette exposition sont de très grande valeur, et le sérieux du premier est indubitable. Cependant, apparaissent, çà et là, des passages autorisant une utilisation politique qui dépasse le souhait de l’historien.

Un autre aspect n’est pas à négliger pour ce dernier : les conditions de travail peuvent être très diverses, depuis une disponibilité très large des archivistes qui soutiennent une recherche, fournissent rapidement les documents, jusqu’à une hostilité à peine masquée, les archivistes mettant tout en œuvre pour restreindre l’accès, d’autant plus lorsqu’ils ont affaire à des étrangers. Cette différenciation est particulièrement nette en Russie, alors qu’elle est presque inexistante en Ukraine ou en Lituanie (ainsi que dans de nombreux autres États issus de l’URSS, à l’exception, sans doute, de quelques États d’Asie centrale). En Russie, il est presque impossible d’accéder aux archives de la police politique (archives du FSB aujourd’hui, anciennes archives du KGB), nombreuses étant celles non déclassifiées, même pour l’histoire des années 1920 et 1930 ; plus encore, il est presque impossible de travailler dans des conditions normales de recherche en archives. Ailleurs, beaucoup dépend des responsables, du lieu, de la nature des archives, etc. Les conditions se sont souvent dégradées ces dernières années, malgré certaines déclarations politiques officielles sur la nécessité d’un large accès pour écrire l’histoire. Le contraste est ainsi important entre le professionnalisme d’archivistes des archives nationales (GARF), des archives de l’économie (RGAE), des archives du Parti (RGASPI) à Moscou, des archives cinématographiques ou littéraires, qui n’établissent pas de distinction entre les lecteurs et ont développé des systèmes de consultation des catalogues de qualité, et leurs équivalents dans certaines régions, où l’accès dépend grandement de la bonne volonté de la direction. La différence est également non négligeable entre les premières et les archives encore gérées par les administrations et ministères qui les ont produites (archives du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense...), ces dernières étant très difficiles d’accès. Ces différences se rencontrent encore dans certains pays issus de l’URSS, mais ont tendance à disparaître.

TOUJOURS LE GOÛT DU SECRET

Mentionnons encore un aspect : rien n’est vraiment fait en Russie pour faciliter le travail ordinaire d’un historien dans les conditions contemporaines. Alors qu’aujourd’hui, la plupart des archives nationales offrent la possibilité de photographier gratuitement ce qui intéresse, les conditions de reproduction sont particulièrement onéreuses dans les grands centres d’archives en Russie, avec des délais considérables pour obtenir les documents. Et bien qu’un historien russe ait obtenu de la Cour suprême la reconnaissance du droit à la reproduction gratuite, les pratiques et règles ne semblent guère avoir changé suite à ce jugement important.

Le processus de déclassification des documents en Russie (appelé en russe « désecrétisation ») est enfin particulièrement complexe et lourd, au grand dam, souvent, des archivistes eux-mêmes. Alors que la loi définit de façon relativement claire ce qui peut être ou non déclassifié, permettant, pour l’essentiel, une déclassification sous la responsabilité des archives elles-mêmes, celle-ci nécessite, en réalité, l’intervention d’une commission comprenant des représentants de toutes les institutions concernées ainsi que du FSB.

Le contraste est donc frappant avec les archives ukrainiennes ou lituaniennes. L’exemple des archives de l’ancien KGB est des plus éclairants : en Ukraine, ces archives, aujourd’hui nommées archives du SBU, sont d’une très grande disponibilité ; une partie reste secrète, couvrant notamment le nom des dénonciateurs et des indicateurs, ou des documents qui auraient, aujourd’hui encore, une fonction ; mais elles restent malgré tout très largement ouvertes, et des documents non déclassifiés peuvent l’être rapidement, dans le respect de la loi. Par ailleurs, la disponibilité est très grande, l’accueil très ouvert et professionnel, ce qui conduit nombre d’historiens, parmi les plus connus internationalement, à se rendre désormais plus volontiers à Kiev qu’à Moscou. L’accès, par exemple, aux décrets du NKVD des années postérieures à 1953 (voire d’une partie des années antérieures) est très large, tandis qu’il est très fermé en Russie. De très nombreux documents, qui circulaient au sommet, sont actuellement accessibles à Kiev, et non à Moscou. Les changements législatifs récents, qui imposent de regrouper en un même centre, indépendant des administrations concernées, les archives de la police secrète, du ministère de l’Intérieur et d’autres institutions, devraient élargir cet accès (même si l’on peut regretter que ce regroupement ne se fasse pas sous l’autorité de la Direction des archives, mais d’une institution plus politique).

Les archives spéciales de Lituanie, où ont été regroupées celles du ministère de l’Intérieur et de la police politique, offrent également un accès très large, plus qu’à Kiev, mais moins riche, sans doute, d’un point de vue documentaire et couvrant forcément une période plus courte (bien qu’elles fassent beaucoup référence à l’entre-deux-guerres).

Soulignons, en outre, que ces archives sont généralement engagées dans des politiques de numérisation et de mise à disposition des documents sur leurs sites ou des sites spécifiques. Le RGASPI, à Moscou, a ainsi ouvert un très beau site consacré aux archives de la guerre d’Espagne. Les archives de Lituanie ou d’Ukraine offrent de nombreux documents du NKVD ou du KGB, et bien d’autres encore.

Pour évoquer les conséquences historiographiques de ces diverses politiques, un exemple lié à nos propres recherches montrera plus concrètement l’immense contraste pouvant exister entre les divers pays issus de l’URSS en termes d’accès aux archives. Il s’agit de l’étude d’un moment particulier des répressions staliniennes, dont toutes les archives devraient donc être accessibles. Elle traite des trajectoires géographiques de personnes, ayant par conséquent laissé des traces en de multiples lieux. Notre illustration permet ainsi de mettre à l’épreuve l’accès à des archives de nature très diverses, en des lieux et, désormais, des pays différents.

Notre enquête porte sur des déportations staliniennes, effectuées en 1941, puis à partir de 1944, depuis les territoires occidentaux annexés à l’URSS, suite au pacte Molotov-Ribbentrop. Ces déportations vers des villages d’exil concernèrent des centaines de milliers de familles, qui vécurent de longues années en Sibérie et en Asie centrale, avant de pouvoir rentrer chez elles, et qui réclamèrent très longtemps, souvent sans succès, leur réhabilitation. Ces déplacements de masse sont largement documentés, car, coordonnés par le NKVD, ils ont impliqué de multiples administrations. Les archives centrales sont, depuis longtemps, assez largement accessibles, bien qu’une partie, probablement réduite, reste secrète. La raison n’en est pas connue, mais cela laisse planer quelques incertitudes. Il en va de même des archives présidentielles ou du FSB, disposant de très nombreux dossiers toujours inaccessibles, qui permettraient pourtant de mieux connaître les débats aux sommets.

En revanche, dans les territoires occidentaux particulièrement touchés (Ukraine, États baltes, Moldavie), l’ensemble des fonds est accessible, offrant une histoire très précise ou riche. Cela vaut à d’autres niveaux. Ainsi les très nombreuses requêtes envoyées par les déportés ou anciens déportés pour réclamer libération, retour, réparation, sont-elles accessibles dans ces États, tandis que les fonds correspondants du ministère de l’Intérieur, qui devraient en contenir des milliers, sont totalement fermés à Moscou (les lettres envoyées au Soviet suprême sont, elles, accessibles). Les archives lituaniennes présentent tous les dossiers des familles déportées, permettant de retracer ce qui précède la déportation : sélection des personnes, décisions de déportation, pratiques détaillées, plaintes ensuite envoyées. Il en ressort que la trajectoire initiale de ces gens est identifiable, alors que les dossiers constitués sur les lieux de déportation, en Sibérie, dans le Grand Nord, ne le sont pas. Or ces sources aideraient à restituer la vie en relégation de ces victimes de la répression stalinienne, à accéder à des documents confisqués, tels des journaux intimes, correspondances, etc.

On est donc face à une démarche profondément illogique, qui conduit de plus en plus les chercheurs non russes à s’orienter vers d’autres archives, ce qui ne peut être que négatif pour la Russie. Cette politique absurde du secret, la volonté de certaines administrations de conserver le pouvoir dont elles disposent en gardant la main sur leurs archives (FSB, ministère des Affaires étrangères, ministère de la Défense), la méfiance voire l’hostilité des archives régionales vis-à-vis de l’étranger, n’ont que des effets pervers.