Crise du Qatar : la médiation, une option à haut risque pour la Russie

28.06.2017
Les incidents entre la coalition dirigée par les États-Unis et celle regroupant Damas et ses alliés se multiplient ces dernières semaines à un rythme inquiétant. Après la frappe punitive de missiles Tomahawk conduite début avril contre une base aérienne du régime, les Américains ont, au cours des dernières semaines, bombardé à trois reprises des forces loyalistes près d’Al-Tanf, à la frontière syro-irakienne, détruit deux drones iraniens dans le Sud du pays, ainsi qu’un Su-22 de l’armée de l’air syrienne dans le Nord de la Syrie, il y a quelques jours. Ces incidents sont le produit de la lutte à laquelle se livrent, d’une part, les Américains et leurs affidés du Sud (Nouvelle armée syrienne) et du Nord (Forces démocratiques syriennes, essentiellement composées des Kurdes du YPG), et d’autre part, le régime et ses alliés, pour la reprise du territoire cédé par l’État islamique (EI) qui bat en retraite. Si le contrôle de la frontière syro-irakienne constitue l’enjeu principal des accrochages dans la partie méridionale de la Syrie, au Nord en revanche, les incidents sont provoqués par un autre enjeu : les gisements pétroliers de l’Ouest de l’Euphrate. Les forces loyalistes, qui sont parvenues à refouler l’EI de la région d’Alep et à consolider leurs positions autour de Palmyre avec l’aide des Russes, poussent en direction des champs de pétrole dans le désert syrien, qu’ils n’entendent pas céder aux Kurdes, soutenus par les Américains.

En dépit de ces tensions, les contacts russo-américains se poursuivent et revêtent plus d’importance que jamais, Moscou et Washington n’ayant rien à gagner dans une escalade. La suspension du canal de « déconfliction » par Moscou le 19 juin suite à la destruction du Su-22 syrien constitue un pis-aller : le Kremlin ne peut rester sans réaction face à un incident qui le place dans une situation d’inconfort vis-à-vis de Damas et Téhéran. En outre, au plan interne, chacun de ces accrochages renforce le camp des conservateurs à Moscou, qui attend de Vladimir Poutine encore plus de fermeté à l’égard de Washington, surtout suite au récent projet de sanctions proposé par le Sénat américain. La Russie et les États-Unis ont néanmoins continué de plancher sur la création d’une nouvelle zone de désescalade dans le Sud qui serait placée sous leur protection. Alexandre Lavrentiev, l’envoyé spécial du président russe pour la Syrie, et son homologue américain, Michael Ratney, se sont rencontrés au moins à deux reprises ces dernières semaines pour faire avancer les travaux qui auraient porté leurs fruits. Il y a quelques jours, la Russie, les États-Unis et la Jordanie – et de manière plus périphérique, Israël – seraient ainsi parvenus à s’entendre sur une zone de sécurité qui mettrait à distance les Iraniens et leurs affidés de la frontière jordanienne. Face à Washington qui refuse d’envisager de travailler avec l’Iran, la Russie tente de faire valoir qu’à Astana et en Syrie, elle parle avec des groupes radicaux qu’elle qualifiait encore récemment de terroristes, comme le Jaish al-Islam. Moscou favorise même un processus qui, de fait, accorde aux djihadistes des « îlots » de sécurité (comme à Idlib) afin de légitimer un peu plus la plateforme d’Astana, tout en faisant le pari qu’à brève échéance les différentes factions radicales s’y autodétruiront au cours de guerres intestines. Néanmoins, le tir de missiles balistiques courte portée auquel a procédé la République islamique depuis le Kurdistan iranien vers des cibles de l’EI situées à Deir ez-Zor ne devrait pas contribuer à décrisper Washington. Présentées par l’Iran comme la réponse aux attentats perpétrés par l’EI à Téhéran le 7 juin dernier, ces frappes envoient aussi un signal aux États-Unis (et à Israël) : l’Iran a potentiellement les moyens de frapper les forces américaines et leurs alliés au Levant.

Le processus d’Astana suit tant bien que mal son cours. Une réunion prévue début juin a dû être repoussée aux 4 et 5 juillet prochains : Russes, Turcs et Iraniens ont en effet eu besoin de quelques jours supplémentaires pour s’entendre sur les délimitations géographiques des quatre zones de désescalade qu’ils ont mises au point début mai. Selon des sources russes, l’implication d’Ankara dans le processus reste hésitante. L’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, s’est pour sa part rendu dans la capitale russe le 8 juin dernier, afin de se faire présenter les cartes préparées par la Russie, la Turquie et l’Iran.

C’est dans ce contexte qu’a surgi la crise entre le Qatar et les autres pétromonarchies du Golfe arabo-persique. Vu de Moscou, le principal enjeu lié à cette crise reste d’éviter qu’elle ne déborde sur le processus d’Astana, la Turquie et l’Iran ayant apporté explicitement leur soutien et leur aide à Doha. La Russie a laissé entendre qu’elle serait prête à proposer ses bons offices si une demande lui était faite en ce sens. Toutefois, même une médiation serait risquée pour Moscou qui, à ce stade, n’a que peu de dividendes à retirer de cette affaire et beaucoup de coups à prendre. Le Kremlin n’a aucun intérêt à rejoindre le camp de l’Arabie saoudite où il se retrouverait en situation de junior partner et en porte-à-faux vis-à-vis de Téhéran. Il ne peut non plus soutenir le Qatar dans la mesure où cela compromettrait ses liens florissants avec Abu-Dhabi et sa relation constructive avec Riyad. Surtout, cela ajouterait un grief de plus à la liste déjà trop longue des contentieux que Moscou et Washington entretiennent, les États-Unis soutenant ouvertement l’Arabie saoudite face à Doha.

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