Le prince Wolkonsky, un commandant militaire russe à Reims en 1814

28.02.2019

2018 va clore les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, mais cette année marque aussi le bicentenaire du terme de quatre années d’occupation du Nord-est de la France par la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre, décidée au second traité de Paris en novembre 1815, après la victoire sur Napoléon de la septième coalition à Waterloo, le 18 juin de la même année.

La France n’avait connu qu’un an de répit entre cette occupation et celle qui, à l’issue des campagnes de Russie et d’Allemagne, avait été convenue à la fin de 1813 entre les membres de la sixième coalition.

Résolues à pourchasser Napoléon jusqu’à Paris, les troupes de la coalition avaient franchi le Rhin et, en janvier 1814, l’armée de Bohême du général autrichien Schwarzenberg, avec à sa tête les souverains de Russie, de Prusse et d’Autriche, l’armée du Nord du Russe Wintzingerode et l’armée de Silésie du Prussien Blücher avaient pris pied dans le Nord-est de la France. C’était le début de la campagne de France, dont les combats se déroulaient essentiellement sur le territoire champenois, entre les vallées de l’Aisne, de la Marne, de la Seine et de l’Aube, avec Reims comme point de communication.

En 1812, fort de sa victoire sur Napoléon dans la campagne de Russie, Alexandre Ier s’était imposé comme chef d’une coalition des grandes monarchies européennes dont le but ultime était l’anéantissement du pouvoir napoléonien, la restauration des Bourbons sur le trône d’une France pacifiée, rétablie dans sa dignité et ses capacités d’influence ; mais l’occupation de la France par ses troupes en 1814 devait aussi lui permettre de restaurer l’image de la Russie en France même et en Europe. Il voulait que la conduite des Russes soit exemplaire, capable d’atténuer l’impact du désastre de la campagne de Russie et des exactions des cosaques sur le territoire français ; il fallait aussi que son image se démarquât de la désastreuse réputation des alliés prussiens.

Les officiers russes qui, dans l’ensemble, continuaient de vénérer la France, avaient donc pour consigne de se montrer courtois, justes et bienveillants envers la population et de faire strictement respecter la discipline dans une troupe prompte aux mauvais traitements. L’attitude des commandants militaires russes des villes françaises occupées et les décisions prises dans l’exercice de leurs fonctions allaient jouer un rôle important dans cette entreprise. Le prince Serge Alexandrovitch Wolkonsky était l’un d’eux.

L’HOMME : ORIGINE, PARENTÈLE ET PERSONNALITÉ

Troisième enfant d’une fratrie de dix, le prince Serge Alexandrovitch naît à Moscou le 16 mars 1786. Comme tous les membres de cette lignée, il est prince du sang ; il l’est par son père, le prince Alexandre Sergueïevitch, militaire de carrière et propriétaire terrien (1750-1811), mais aussi par sa mère, Anastasia Alexeïevna, née princesse Koltsova-Mossalskaïa (1756-1798) (1).

Après le décès de la princesse Anastasia Alexeïevna, la fratrie bénéficie de l’assistance de l’un de ses cousins germains, le prince Dmitri Mikhaïlovitch Wolkonsky, et, surtout, de l’un de ses oncles paternels, le prince Nicolas Sergueïevitch Wolkonsky, qui n’est autre que le grand-père maternel de Léon Tolstoï. Les traces de la proximité entre les deux familles sont nombreuses. Ainsi, en 1810, la princesse Marie Nikolaïevna, fille de Nicolas Sergueïevitch et future mère de Léon Tolstoï, évoque dans son journal une visite à Nagornoïé (2) chez son oncle et sa cousine germaine, la princesse Varvara Alexandrovna (3) ; en 1821, c’est elle qui organise le mariage du prince Michel Alexandrovitch (4) avec Marie Ivanovna Guenissen – la sœur de sa demoiselle de compagnie reconnue comme prototype de mademoiselle Bourienne dans Guerre et Paix (5). Notons aussi que la seule représentation connue de la mère de Léon Tolstoï est une silhouette postée face à sa cousine, conservée au musée d’État L.N. Tolstoï de Moscou et que le portrait du prince Dmitri Alexandrovitch (6), exposé au musée de Iasnaïa Poliana, est sans doute un cadeau de la princesse Varvara à l’écrivain (7). Celui-ci restera en relation avec la famille et laissera en marge du manuscrit de la biographie de P.I. Birioukov un beau témoignage de sa rencontre avec la princesse Varvara : « J’ai bien connu cette charmante vieille dame, cousine germaine de ma mère. J’avais fait sa connaissance dans les années 50 lorsque je vivais à Moscou. Lassé de la vie mondaine et de débauche que j’y menais, je suis allé chez elle, dans son tout petit domaine du district de Kline et j’y ai passé quelques semaines. [...] Elle me racontait les temps anciens, ma mère, mon grand-père, les quatre couronnements auxquels elle avait assisté. C’est chez elle que j’ai écrit Trois Morts. Ce séjour est resté pour moi l’un des plus purs et des plus lumineux de mon existence » (8).

Un de ses petits cousins – un autre prince Serge Wolkonsky – deviendra célèbre en raison de sa participation à la révolte des Décembristes en 1825 (9). Il s’agit de Serge Grigorievitch Wolkonsky, que les hasards de la guerre ont aussi conduit à Reims en 1814. Il est alors chef d’état-major du général Wintzingerode et gouvernera la ville de Reims et sa région du 16 février au 1er mars 1814, tandis que le baron de Rozen sera chargé du commandement militaire.

Un mémorialiste rémois de l’époque, l’abbé Géruzez, distingue clairement les deux hommes à l’arrivée du prince Serge Alexandrovitch : « […] vers le 25 (mars), au baron de Rozen succéda pour le gouvernement de Reims le prince Volkonski, différent du premier dont nous avons parlé et bien inférieur à lui pour le rang et le crédit […] » (10). Mais avec le temps, les quiproquos ne manqueront pas de s’installer entre les deux petits cousins.

La personnalité du prince Serge se forge au sein d’une parentèle et d’une société moscovites attachées non seulement à la tradition patriarcale et au service de l’empire, mais aussi à la francophilie bien connue de l’aristocratie russe. Une parentèle dont se détachent les deux personnalités dominantes que sont les princes Nicolas Sergueïevitch et Dmitri Mikhaïlovitch Wolkonsky – tous deux glorieux généraux d’infanterie et hommes aussi curieux que cultivés.

Le journal que tient quotidiennement le prince Dmitri Mikhaïlovitch – qui est une mine d’informations sur le prince Serge et les siens (11) – atteste que dans cette grande famille, on reçoit les publications françaises, on fait venir les vins et le champagne par le port de Bordeaux, on achète les toilettes et les accessoires des dames dans les boutiques tenues par des Français installés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg ; on fréquente aussi les émigrés français, en particulier le général comte de Langeron et l’abbé Surrugue, abbé de Saint-Louis-des-Français à Moscou en 1812 et précepteur des enfants du prince Dmitri Mikhaïlovitch. Les enfants connaissent donc le français dès leur plus jeune âge, et les documents conservés dans les archives françaises et russes prouvent la parfaite maîtrise de cette langue par le prince Serge.

Par ailleurs, on fréquente les intellectuels russes, comme les membres de la famille Pouchkine, l’historien Karamzine, les savants – dont le comte A.I. Moussine-Pouchkine, inventeur du Dit de la troupe d’Igor –, ainsi que les officiers supérieurs de l’armée russe, notamment le célèbre généralissime Koutouzov.

AU SERVICE DE SON SOUVERAIN : VERS REIMS PAR LES SENTIERS DE LA GUERRE

Lorsque les armées napoléoniennes franchissent le Niémen en juin 1812, l’empereur Alexandre Ier, dont les troupes régulières sont déjà postées sur les frontières ouest de l’empire, lance en juillet son appel pour que se lève, dans chaque région menacée par l’invasion, une armée temporaire de volontaires destinée à soutenir l’armée régulière.

La plus importante de ces milices est celle de Moscou, en raison de la puissante valeur symbolique que conserve l’ancienne capitale.

Le prince Serge, qui l’intègre le 14 août 1812 avec le grade de capitaine, prend part aux batailles de Borodino (5, 6 et 7 septembre), de Taroutino (18 octobre), de Maloïaroslavets (24 octobre) et de Krasnoïé (16-19 novembre) –, faisant montre d’une bravoure qui sera récompensée par la croix de Saint-Vladimir de quatrième classe avec ruban.

À la fin de 1812, après la décision d’Alexandre Ier de poursuivre les restes de l’armée napoléonienne décimée, il passe le Niémen pour entrer en Pologne, puis en Saxe, où il fait office d’aide de camp de son cousin et protecteur, le général prince Dmitri Mikhaïlovitch. Celui-ci obtient pour lui de son ami le feld-maréchal Koutouzov, la promotion au grade de major et son intégration dans l’un des plus valeureux et des plus anciens régiments de l’armée russe – le régiment d’infanterie d’Arkhangelsk. Le prince Serge entre ainsi dans l’armée régulière (12). Il est incorporé dans ce régiment le 20 mai 1813 – jour de la bataille de Bautzen. Cette bataille, véritable démonstration de puissance des Alliés, leur permet, lors de l’armistice de Pleiswitz durant l’été 1813, de parachever la sixième coalition : à la Russie, l’Angleterre et la Prusse se joignent la Suède, l’Autriche, la Bavière et plusieurs États allemands.

Au terme de l’armistice, début août, les troupes coalisées sont recomposées et le régiment d’Arkhangelsk passe dans la 8e division d’infanterie du 10e corps d’armée du général comte de Langeron, intégrée à l’armée de Silésie de Blücher.

Les hostilités reprennent en Saxe et le prince Serge, blessé près de Goldberg le 22 août, reçoit en reconnaissance de sa bravoure, la croix de Sainte-Anne de deuxième classe. En convalescence jusqu’au mois d’octobre, il n’est sans doute pas présent à la bataille de Leipzig, dont l’issue, fatale à Napoléon, ouvre la route de la France aux coalisés qui se regroupent sur les bords du Rhin à la fin de 1813.

Le régiment d’Arkhangelsk est laissé en garnison aux abords de Mayence et le prince Serge n’entre en France que le 17 janvier 1814, donc après le gros de l’armée de Silésie qui avait franchi le Rhin au début de janvier.

Appelé par Blücher pour renforcer ses troupes en grande difficulté dans les plaines de Champagne, le régiment y arrive le 14 février pour se jeter dans la bataille de Vauchamps. Le prince Serge s’y distingue mais n’obtient pas l’Épée d’Or demandée par ses supérieurs.

Après les cinglants revers de Champaubert, Étoges, Montmirail et Château-Thierry, Blücher se retire un temps à Châlons-sur-Marne, puis reprend sa marche sur Paris.

Il s’avance jusqu’à Meaux à la fin de février, mais ne peut franchir la Marne. Talonné par Napoléon, il se replie vers Soissons, où l’armée de Wintzingerode, arrivée à son secours de Reims le 1er mars, reprend la ville, lui permettant ainsi de se réfugier dans la forteresse… et de sauver son armée, ce qui sera décisif pour l’issue de la campagne.

C’est au cours de la tentative de reprise de cette forteresse le 5 mars par les maréchaux Marmont et Mortier que s’est sans doute joué le destin rémois du prince Serge.

Il est en effet blessé dans ces combats – une blessure qui lui vaut enfin l’Epée d’Or, mais qui le rend vraisemblablement inapte au combat. C’est pourquoi, après la reprise de Reims par les coalisés les 19 et 20 mars, il est nommé, le 22, au poste de commandant militaire de la ville, à la tête d’une garnison de cinq cents hommes.

LE COMMANDANT MILITAIRE DE REIMS

Le prince Serge Alexandrovitch prend ses fonctions à Reims en une période particulièrement délicate. La ville est exsangue et exaspérée : elle en est à sa troisième occupation depuis le 6 février et se remet à peine des batailles des 12 et 13 mars, au cours desquelles elle est prise par l’armée russe du général de Saint-Priest (13) et reprise le lendemain par Napoléon.

Cependant, les bruits courant sur la prise de Paris et la chute prochaine de Napoléon, l’agitation politique monte dans la population.

Dans ces circonstances, la personnalité et les capacités de négociation du commandant militaire vont se révéler primordiales, non seulement dans son rôle concret de garant de l’ordre et du calme à Reims – ville stratégique puisque point de communication entre les armées alliées, et ville symbolique au niveau politique en tant que cité des sacres royaux. Mais nous avons vu que son rôle de représentant officiel d’une nation occupante mettait aussi en jeu l’image de la Russie et de son souverain.

Nous savons déjà que l’homme qui entre dans Reims est pétri d’antique tradition russe, de langue et de culture françaises ; il est, en outre, un homme reconnu par ses supérieurs comme étant un officier zélé, discipliné, dévoué à la cause de son souverain et de son pays, qui ne s’adonne ni au jeu ni à la boisson et respecte les civils.

Les témoins rémois de l’époque confirment d’ailleurs rapidement ces avis, telle une certaine Mme Delacombe qui déclare dès le 8 avril : « Cet homme a beaucoup d’égards pour nous, il est d’une bonté si rare parmi ceux de sa nation qu’on serait tenté de désirer qu’il fût Français… » (14). Ou encore M. de Pons Ludon, qui avait pourtant la plume plus acerbe qu’aimable :

« Il était difficile de trouver un homme plus doux et plus affable que cet officier. Il faisait droit et rendait justice à tous ceux qui se présentaient chez lui, riche ou pauvre » (15).

Un des tout premiers témoignages nous apprenait déjà qu’il ne refusait rien à la population, tant que les demandes ne contrevenaient ni aux intérêts de son souverain ni à ceux de ses alliés.

Si le prince bénéficie d’une telle sympathie, c’est qu’il a l’habileté de coopérer avec le comité provisoire de la cité pour en organiser l’approvisionnement et l’équipement, équilibrer les réquisitions sur les sections de ville, alléger les logements militaires et réduire le nombre de bouches à nourrir en ville en ordonnant des casernements extérieurs.

En rendant la charge du cantonnement plus supportable, il limite les cas de révolte dans la population, et la ville peut ainsi continuer à jouer son rôle de centre des communications alliées en assurant le ravitaillement, l’équipement et le mouvement des troupes cantonnées et de passage.

Ses interventions pour maintenir le calme en douceur sont primordiales en raison d’un projet (non réalisé) de sacre de Louis XVIII à Reims en mai 1814. Elles seront toujours décisives quand il s’agira de désamorcer les conflits entre occupants et occupés, mais aussi entre royalistes et bonapartistes ; car, si une partie des notables de la cité ne voit pas d’un trop mauvais œil le retour des Bourbons, la masse très remuante des ouvriers des fabriques reste fidèle à Napoléon et à la Révolution.

Ainsi, lorsque le 8 avril, le prince fait afficher les proclamations annonçant la déchéance de l’Empereur et l’arrivée de la famille royale en France, l’émeute gronde, au point qu’il est obligé d’armer la troupe. Cependant, il ne la fera pas intervenir ; il s’abstiendra même d’arrêter des habitants soupçonnés de sympathies bonapartistes et la tension retombera.

Le prince ira parfois jusqu’à l’extrême limite de la désobéissance en refusant d’appliquer les lourdes impositions décidées par les supérieurs prussiens de la région – ce qui renforcera son aura, donc celle de l’encadrement russe, tout en dégradant d’autant l’image des Prussiens déjà largement négative.

Par cette façon d’être et d’agir, il respecte non seulement une longue tradition familiale de loyauté, de générosité et de bienveillance, mais il obéit aussi aux instructions d’Alexandre Ier, qui avait déclaré que son but était de provoquer la chute de Napoléon pour faire cesser ce qu’il appelait le désordre révolutionnaire, sans pour autant humilier le peuple français. Alexandre Ier veut au contraire le ménager pour faire ultérieurement de la France, rentrée dans le giron d’une monarchie constitutionnelle, une alliée stable et assez forte pour contrebalancer la puissance de l’Angleterre et de la Prusse.

On pourrait multiplier les anecdotes élogieuses qui émaillent les récits des contemporains. L’important, toutefois, est de constater que ceux-ci donnent tous, quelles que soient leurs convictions politiques, une couleur positive à l’action du prince et de ce qu’il représente, c'est-à-dire la Russie et son souverain.

Les liens avec les autorités de la ville se tissent autant dans la pratique de l’administration de la cité que dans la vie sociale : le prince fréquente la Comédie, le Salon de lecture, il est invité aux réceptions dans les meilleures maisons ainsi qu’aux cérémonies civiles et religieuses en l’honneur de la paix et de la restauration des Bourbons. Le 9 mai 1814, il est reçu maître écossais à la loge de la Triple Union, qui commande son portrait au peintre Lié Louis Périn, lui-même franc-maçon. Et, le 13 mai, le comité provisoire – pensant son départ imminent puisqu’un armistice a été signé le 23 avril – lui offre une superbe tabatière en or, portant l’inscription : « Au prince Wolkonsky, la ville de Reims reconnaissante ».

Or le prince ne quitte la ville ni avec sa garnison, partie de Reims le 7 mai, ni avec d’autres troupes, qui commencent à regagner les frontières de l’est ! L’officier modèle, le commandant habile qui a accompli sa mission avec doigté et efficacité, s’étant sans doute accoutumé à la notoriété dont il jouit à Reims, va ouvrir un autre volet de sa vie.

UNE VOLTE-FACE INATTENDUE : LE CHOIX DE LA FRANCE

À partir du 1er juillet, le prince n’a plus de responsabilités puisqu’il est remplacé par le chevalier de Meulan, qui prend le commandement de la ville au nom du gouvernement français, mais il invoque la présence de blessés russes dans les hôpitaux et les désordres provoqués par le chassé-croisé entre les armées françaises et alliées pour justifier son maintien à Reims. À la fin du mois d’août, il reçoit l’ordre du général Belogradski – inspecteur général des hôpitaux russes en France – de quitter Reims, mais il continue de faire la sourde oreille.

A-t-il eu connaissance du décret qu’Alexandre Ier vient de promulguer, laissant deux ans aux militaires restés à l’étranger pour rentrer dans leurs unités ? Toujours est-il que le 12 septembre 1814, ses intentions deviennent claires : bien que les autorités françaises ordonnent de le priver des subsides que la mairie lui attribuait encore, il quitte l’uniforme, se déclare citoyen de la ville du Sacre, s’installe chez Mme Jeanne Prévoteau, dans l’actuelle rue de Talleyrand, et se lance dans le commerce du vin !

Bien que le prince n’ait plus aucune charge publique, il est solennellement invité avec les autorités de la ville et du département à la table du duc de Berry, lorsque ce dernier vient en visite à Reims le 22 septembre 1814. Comment expliquer un tel honneur ?

Il ne peut s’agir que de la manifestation d’une reconnaissance officielle pour le rôle de modérateur et de facilitateur que le prince a joué pendant les périodes d’occupation et de transition vers la restauration des Bourbons, dans une ville où la notion de royauté revêt une importance capitale. Mais il doit s’agir aussi d’une marque d’estime envers le représentant d’un pays et d’un souverain qui, au Congrès de Vienne, s’opposait au démantèlement de la France et à son écrasement sous les dommages de guerre.

Au début de l’année 1815, le prince Serge bénéficie toujours du soutien des autorités de la ville et du département, qui sollicitent parfois son aide pour traduire des bons de réquisition établis pendant l’occupation, permettant à leurs titulaires d’être dédommagés.

Lorsque Napoléon reprend le pouvoir en mars 1815 et qu’une nouvelle coalition comprenant la Russie se forme contre lui, le prince Serge est toujours à Reims, protégé pour un temps encore par une partie des notables locaux et par le préfet de la Marne, le baron de Jessaint. Mais dans les ministères, on commence à s’agiter à la suite de rapports et de lettres de dénonciation sur cette présence incongrue d’un ancien officier russe – donc d’un ennemi ! Un rapport du sous-préfet, de mai 1815, destiné à Fouché, ministre de la Police générale, ne précise-t-il pas : « […] À mon arrivée à Reims, je l’ai trouvé entouré d’une grande considération, surtout de la part de ceux dont l’opinion ne paraît pas favorable à l’Empereur. Cette classe le présentait à toute la population comme ayant rendu des services importants à la ville pendant l’occupation [...] » . Mais ces notables vont finir par se rallier aux aigles impériales et le priver de leur appui. Malgré une demande de passeport – trop tardive – pour rentrer en Russie, il est arrêté le 31 mai et envoyé au dépôt d’Évreux, où sa présence comme officier prisonnier sur parole est attestée à la fin du mois de juin 1815 (17).

LE RETOUR

Évreux et sa région sont alors occupées par son armée d’origine – celle du général Blücher – qui le renvoie vraisemblablement dans son régiment, car, malgré la prolongation de son séjour en France, il figure toujours au recensement des effectifs du régiment d’Arkhangelsk de juin 1815, avec cette mention : « Le major prince Wolkonsky a été laissé à Reims comme commandant militaire et à présent on ignore où il se trouve » (18).

Les archives russes ne nous permettent pas de connaître la date précise de son retour en Russie. Elles nous permettent, en revanche, de le retrouver dans sa famille à Moscou en décembre 1816, puis dans son régiment d’Arkhangelsk cantonné à Mgline, sur les frontières sud-ouest et ensuite dans la région de Iaroslavl. Il aura alors à subir, comme la majorité des propriétaires terriens, les conséquences désastreuses de la campagne de 1812 sur l’agriculture et l’économie russes ; un partage du patrimoine familial, et les suites de la dette contractée auprès de sa logeuse rémoise achèveront de grever ses finances.

En effet, avant son arrestation à Reims, le prince avait pris soin de laisser une reconnaissance de dette à la dame Jeanne Prévoteau qui, dès 1816, avait entrepris auprès de l’ambassadeur de Russie en France Pozzo di Borgo, puis d’Alexandre Ier lui-même, des démarches pour en obtenir le remboursement. L’intervention active du tsar pour accélérer ce remboursement n’est certainement pas un détail et prouve encore une fois sa volonté de cultiver une image positive dans la mémoire des Français.

LE PORTRAIT RÉMOIS

Le prince, qui a sans doute connu les moments les plus intenses et les plus riches de sa vie à Reims, finira ses jours en Russie dans cette oisiveté délétère qu’évoqueront les romanciers russes du XIXe siècle et que fustigera si sévèrement son petit cousin Léon Tolstoï. Il meurt le 26 août 1838 à Moscou et repose dans le caveau familial de l’antique nécropole du monastère Novodievitchi, dans un anonymat presque complet, alors qu’à Reims son portrait avait, dès 1835, quitté la collection privée d’un de ses frères maçons, M. Collesson, pour entrer par donation au musée de la ville et retrouver ainsi la notoriété.

Exposé aujourd’hui dans la salle d’histoire militaire du musée Saint-Rémi de Reims, ce portrait est le seul du prince Serge Alexandrovitch connu tant en France qu’en Russie ; une photo de ce portrait a été envoyée à Saint-Pétersbourg en 1898 par le conservateur du musée de Reims, à la demande du fils du décembriste, le prince Michel Sergueïevitch Wolkonsky, persuadé qu’il représentait son père. C’est cette photo venue de France qui illustre l’article consacré au prince Serge Alexandrovitch Wolkonsky dans la première grande encyclopédie militaire russe de Sytine, parue de 1911 à 1915 dans l’atmosphère des commémorations du centenaire de 1812.

Ce portrait peut donc être considéré comme un hommage à celui qui, dans l’exercice de ses fonctions de commandant militaire à Reims, avait su se faire apprécier en tant qu’incarnation de l’homme russe francophile, policé et cultivé que l’empereur Alexandre Ier désirait montrer à la France et à l’Europe, un homme que nous pouvons plus largement considérer comme l’un de ces innombrables fils qui tissent la longue histoire croisée de la France et de la Russie.

1. E. G. Volkonskaïa, Rod kniazeï Volkonskikh [« La lignée des princes Volkonski »], Saint-Pétersbourg, 1900, p. 757.

2. Dans le district de Kline près de Moscou.

3. Deuxième de la fratrie : 1785-1878.

4. Dernier de la fratrie : 1798-1877.

5. S. L. Tolstoï, Маt i died L.N. Tolstogo [« La mère et le grand-père de L.N. Tolstoï »], Moscou, 1928, pp. 48-53.

6. Sixième de la fratrie : 1790-1838.

7. A. M. Kourakova, Istotchniki po istorii rousskoï oussadebnoï koultoury [« Sources sur l’histoire de la culture domaniale russe »], Iasnaïa Poliana-Moscou, 1999, pp. 95-100.

8. L. N. Tolstoï, Polnoïe sobranie sotchineniï [« Œuvres complètes »], 1964, (34, 395).

9. Le 14 décembre 1825, la fine fleur des officiers de l’armée impériale et de la noblesse russe rassemble des troupes sur la place du Sénat, à Saint-Pétersbourg, pour exiger l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. Cette révolte dite « des Décembristes » sera durement réprimée par Nicolas Ier.

10. J-B. Géruzez, Description historique et statistique de la ville de Reims, Reims, 1817, p. 57.

11. Les cahiers du journal du prince Dmitri Mikhaïlovitch sont conservés, selon les années, aux Archives de l’Académie des sciences et aux Archives d’État de littérature et d’art à Moscou ainsi qu’au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale à Saint-Pétersbourg. Les années 1812 à 1814 sont en ligne sur www.militera.lib.ru

12. Décret impérial du 14 avril 1813.

13. Guillaume-Emmanuel Guignard, comte de Saint-Priest (1776-1814) : émigré français au service de la Russie, mortellement blessé le 13 mars 1814 sous les murs de Reims.

14. Bibliothèque Carnegie de Reims : MS 1714.

15. Idem : MS 1684.

16. Archives départementales de la Marne : 51M 9.

17. Archives municipales d’Evreux : 4H3.

18. RGVIA (Rossiïski Gossoudarstvenny Voïenno-istoritcheski Arkhiv [« Archives d’histoire militaire de l’État russe »]) : Fond [Fonds]103, opis [inventaire]208a, sviazka [liasse]4, delo [dossier] 46, Moskva.