Helsinki : quelles conséquences pour Moscou en Syrie ?

20.07.2018

La rencontre d’Helsinki entre les présidents russe et américain le 16 juillet a donné lieu à de nombreuses spéculations avant sa tenue concernant la possibilité d’un « grand marchandage » entre Vladimir Poutine et Donald Trump. Or, à ce stade, le sommet d’Helsinki ne paraît en tout cas guère en mesure d’influencer le cours des évènements dans le conflit syrien. Les États-Unis semblent avoir renoncé à tenter d’enrayer la dynamique de succès de l’armée syrienne et de ses supplétifs dans la région de Deraa. Les forces loyalistes, appuyées par l’aviation russe, poursuivent leur offensive jusqu’à présent victorieuse contre les poches rebelles situées dans la région jouxtant la frontière syro-israélienne, et tablent sur une victoire totale d’ici à la fin de l’été. Moscou a déjà laissé entendre qu’une fois la bataille du Sud remportée, les prochaines opérations pourraient bien concerner la région d’Idlib, dans le Nord du pays.

Le 12 juillet, la capitale russe accueillait concomitamment le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et Ali Akbar Velayati, conseiller pour la politique étrangère du Guide suprême iranien Ali Khamenei. Représentant un courant favorable à la coopération avec la Russie, Velayati s’est rendu à Moscou afin de s’assurer que le Kremlin ne troquerait pas son partenariat avec l’Iran pour une quelconque entente avec la Maison-Blanche structurée autour d’un hypothétique retrait iranien de Syrie, un thème cher à Donald Trump et aux Israéliens. Ces deux visites confirment le rôle de médiateur privilégié dans la crise syrienne assumé par Moscou et illustrent les efforts déployés par la Russie pour éviter une escalade entre l’Iran et l’État hébreu en Syrie. Elles témoignent surtout des attentes des uns et de l’appréhension des autres, à quelques jours du premier sommet russo-américain dans la capitale finlandaise. L’approche d’Helsinki a en effet suscité une forme d’anxiété chez un certain nombre d’acteurs moyen-orientaux – pour ne citer qu’eux – qui redoutaient que leurs intérêts ne soient monnayés lors d’un improbable accord russo-américain. Tel est le cas de l’Iran. L’envoyé spécial de Vladimir Poutine pour la crise syrienne, Alexandre Lavrentiev, s’est d’ailleurs rendu à Téhéran le 19 juillet afin d’y rencontrer les membres du Conseil de sécurité iranien, et les entretenir des résultats d’Helsinki.

Téhéran n’hésite pas aujourd’hui à se présenter comme une garantie pour la présence russe au Levant : selon Velayati, si l’Iran quitte la Syrie aujourd’hui, c’est, demain, de la Russie dont on exigera le départ. En guise de mesure de « réassurance », Vladimir Poutine lui a annoncé que Moscou entendait investir jusqu’à 50 milliards de dollars dans le secteur du gaz et du pétrole en Iran dans les années à venir. Rappelons en outre que RZD – la société russe des chemins de fer – a commencé l’électrification de 500 km de voie ferrée dans le Nord de l’Iran (entre Garmsar et Incheh Burun), en vertu d'un contrat signé en mars 2017 (pour un coût d’1 milliard d’euros) et que Technopromexport doit construire d’ici à l’année 2021 la station thermique de Sirik (1,2 milliard d’euros). Par ailleurs, le volume du commerce bilatéral russo-iranien a crû de 18% au premier trimestre 2018, par rapport au premier trimestre de l’année précédente. Il s’agit là de signaux encourageants pour le gouvernement iranien. Après avoir promis à sa population des retombées positives sur le plan économique suite à la signature de l’accord sur le nucléaire en 2015 (JCPOA), le gouvernement Rohani se retrouve aujourd’hui en porte-à-faux après la décision de Donald Trump de sortir les États-Unis du JCPOA. La République islamique fait ainsi face depuis le début de l’été à une vague de contestations socio-économiques qui a conduit à des centaines d’arrestations. Avec le tarissement des investissements européens, l’activité économique de la Russie dans la République islamique, toute modeste qu’elle soit (1,7 milliard de dollars d’échange en 2017 ; 2,3 milliards de dollars en moyenne par an sur les dix dernières années) reste en effet cruciale pour Téhéran. Rebondissant sur l’annonce des 50 milliards de dollars, le ministre russe de l’Énergie Alexandre Novak n’a cependant pas exclu qu’une partie de ces investissements soient en fait réalisés sous la forme d’échanges de type « pétrole contre biens manufacturés » (ou « oil for goods »). Il s’agit d’une formule que l’Iran connait bien et à laquelle le pays, sous sanctions internationales, a dû se résoudre à adhérer par le passé. Téhéran estime en effet qu’il s’agit là d’un commerce peu glorieux, qui en tout cas ne sied pas à son statut revendiqué de puissance millénaire portant des ambitions régionales.

Côté israélien, on reste convaincu que Moscou dispose de puissants leviers pour faire fléchir la République islamique, à commencer par ses investissements concernant l’économie et l’énergie. Vu de Tel-Aviv, il n’appartient qu’à Moscou d’actionner ces manettes pour faciliter un retrait des forces iraniennes et pro-iraniennes déployées en Syrie. L’État hébreu, qui a de facto accepté la présence à moyen terme de Bachar al-Assad, se contenterait par ailleurs d’une réactualisation du « gentlemen’s agreement » qui prévalait avec Damas jusqu’à 2011 et qui a garanti la relative stabilité de la frontière syro-israélienne pendant quatre décennies. C’est précisément l’un des points sur lesquels Donald Trump et Vladimir Poutine se sont entendus à Helsinki : garantir la sécurité à la frontière de l’État hébreu, selon la ligne de 1974. Il serait toutefois illusoire de croire que l’Iran cèdera face à Washington : le régime iranien a beaucoup trop investi en Syrie depuis 2011, aussi bien financièrement que militairement et politiquement, pour s’en retirer abruptement, sous la pression israélo-américaine et sans contrepartie aucune. Un tel scénario reviendrait à une capitulation iranienne et ferait courir le risque de provoquer un séisme politique à Téhéran. Sous pression sur le plan intérieur et en proie à des sanctions américaines à partir du mois de novembre, l’Iran peut vraisemblablement s’attendre à une attrition de son activité à travers le Moyen-Orient en général, et en particulier en Syrie.