Moscou, ville d’Orient

20.03.2017

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président turc Recep Tayyip Erdoğan ont successivement visité la capitale russe les 9 et 10 mars derniers. Si chacune de ces deux visites disposait de son propre agenda, le conflit syrien constituait le trait d’union entre elles. Toutefois, si l’espace considéré était bien le même, les enjeux évoqués par les Israéliens et par les Turcs différaient certainement par leur temporalité.

Benjamin Netanyahou s’est ainsi rendu pour la cinquième fois en dix-huit mois à Moscou afin d’y rencontrer Vladimir Poutine. Il était accompagné par une délégation comprenant le chef par intérim du Conseil de sécurité nationale Yaakov Naagel, le directeur du renseignement militaire (AMAN) Herzi Halevi et son Secrétaire militaire Eliezer Toledano. Cette visite intervient alors que le processus diplomatique visant à régler la crise syrienne a été relancé depuis la fin 2016 grâce à la conférence d’Astana, et qu’un nouveau tour de négociations est prévu à Genève d’ici la fin du mois de mars. Autant dire que, vu de Tel-Aviv, il s’agit de maintenir un contact étroit avec les Russes afin d’éviter les mauvaises surprises que pourraient réserver les modalités de règlement du conflit syrien. L’enjeu de cette visite était donc surtout de (re)faire part au Kremlin des attentes d’Israël quant au règlement politique de la crise. Celles-ci peuvent se résumer assez schématiquement en deux mots : l’Iran et le Golan. Pour les Israéliens, la présence militaire iranienne ne doit pas être entérinée par un futur accord politique sur la Syrie. De même, Tel-Aviv redoute que le Hezbollah ne crée, à la manière de ce qu’il a fait au Liban, une forme de gouvernement et une armée parallèles au sein de l’État syrien. Les Israéliens estiment que la milice chiite projette de fortifier la partie syrienne du plateau du Golan afin d’y créer une « ligne de défense » similaire à celle qu’elle a établie au Sud-Liban, et à partir de laquelle elle pourrait menacer ou frapper Israël. À tort ou à raison, on pense à Tel-Aviv que la Russie dispose des leviers nécessaires pour éviter ce scénario. Benjamin Netanyahou a par ailleurs dû réitérer auprès de Vladimir Poutine une demande déjà formulée l’année dernière : celle de ne pas inclure la question du plateau du Golan – annexé par l’État hébreu – dans le règlement du conflit.

Le lendemain, la visite du président turc a été dominée par un ordre du jour sécuritaire et économique. Elle est en effet intervenue trois jours après la rencontre entre les chefs d’État-major américain, russe et turc qui s’est déroulée à Antalya (Turquie). Cette réunion avait pour but de resserrer la coordination entre les trois pays sur les opérations militaires dans le Nord de la Syrie, afin d’éviter des incidents, notamment dans la région de Manbij où évoluent les troupes syriennes et les milices chiites avec le soutien des forces aérospatiales russes, l’armée turque et ses supplétifs de l’Armée syrienne libre (ASL), et les Kurdes du YPG associés aux Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les forces spéciales américaines. La visite du président Erdoğan intervient au moment où la Syrie souhaite saisir les Nations-Unies pour contraindre la Turquie à cesser toute activité militaire sur son territoire. Cette concomitance conforte Moscou dans sa position de médiateur. Au demeurant, Recep Tayyip Erdoğan est aussi venu faire part une nouvelle fois de sa frustration vis-à-vis de la coopération qu’entretiennent les forces russes avec les peshmergas, considérés par Ankara comme des terroristes. Vu de Turquie, il est hors de question de lancer une opération pour chasser les terroristes de l’État islamique de Raqqa en utilisant les forces « terroristes » du YPG. Idéalement, Ankara souhaiterait engager ses forces (5 000 hommes) et celles de l’ASL (10 000 combattants) avec le soutien des Américains et celui des Russes, et jouer ainsi au réconciliateur entre Moscou et Washington. Ce scénario présente au moins deux problèmes : l’efficacité des forces turques combinées à celles de l’ASL n’a pas convaincu lors de la bataille d’al-Bab, et l’accès à Raqqa est tenu par les Kurdes d’une part, et par les troupes syriennes de l’autre. Il n’en demeure pas moins que Moscou se félicite de la teneur de la coopération russo-turque en Syrie et salue le virage complet opéré par Ankara sur le dossier syrien au cours des derniers mois. Le volet économique de la visite du président turc n’est pas en reste. La rencontre entre les deux chefs d’État aura été l’occasion de réactiver le Conseil russo-turc pour la coopération de haut-niveau (Совет сотрудничества высшего уровня, ССВУ) qui s’était réuni pour la dernière fois en décembre 2014 à Ankara. Après un annus horribilis en 2016 (effondrement du commerce russo-turc de 32% par rapport à 2015), le président Erdoğan s’est rendu à Moscou au début de l’année 2017 en vue de relancer les négociations pour l’instauration d’un régime sans visa avec la Russie ainsi que pour la levée des dernières sanctions russes pesant sur des produits agricoles turcs.

Ces dernières visites ont dû peu enthousiasmer l’Iran. Une fois Mossoul et Raqqa tombées – très probablement au cours de l’année 2017 –, se posera la question de la reconstruction et de la reconfiguration politique de la Syrie. Or, pour les États-Unis, minimiser autant que faire se peut la présence iranienne en Syrie pourrait bien devenir, une fois l’EI ruralisé, un objectif prioritaire. Vu de Washington, cela présenterait le double avantage de marginaliser l’Iran de la scène syrienne – ce qui contenterait les monarchies sunnites du Golfe et Israël –, et d’obstruer l’accès de la Chine au Levant – dont le nouvel occupant de la Maison Blanche a fait un enjeu –. Il faut bien voir que si la Syrie constitue la « fenêtre » russe sur le Moyen-Orient, Pékin a fait de l’Iran son « poste avancé » dans la région.