La politique balkanique de la Russie

Article paru dans Russie 2016. Regards de l'Observatoire franco-russe.

12.04.2019

Télécharger l’article en pdf.

« Combien le Monténégro compte-t-il d’habitants ? », demandaient parfois les voyageurs occidentaux qui visitaient, au XIXe siècle, ce petit pays fièrement attaché à son indépendance. « Nous et les Russes, nous sommes cent millions », répondaient alors les Monténégrins. « Oui, mais sans les Russes ? – Jamais le Monténégro n’abandonnera la Russie ! » (Récit populaire)

Alors que la crise ukrainienne plongeait le monde dans une nouvelle « guerre froide », les pays des Balkans occidentaux semblaient se retrouver sur un « arc de crise » courant du Donbass au Kosovo, au centre d’un nouvel affrontement planétaire entre les deux blocs – c’est du moins ce qu’ont affirmé, tout au long de l’année 2015, des diplomates occidentaux de très haut niveau.

Tandis que la relative « stabilisation » des Balkans occidentaux, ces dernières années, s’accompagnait d’un net désinvestissement occidental et d’une « sublimation » des perspectives d’intégration européenne (1), sans cesse repoussée à des échéances plus lointaines, la Fédération de Russie semble renforcer son influence dans cette région où elle bénéficie de relais d’influence traditionnels. Cette influence russe est particulièrement sensible en Serbie ou en Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine, mais l’engagement russe, notamment sur le plan économique, ne reste pas limité à ces pays, alors qu’il fait l’objet de vives polémiques au Monténégro. Comment comprendre la politique de Moscou à l’égard de la région ?

La Russie cherche-t-elle à doubler son investissement économique par une réelle influence politique ? Existe-t-il un « projet » russe qui pourrait constituer une alternative à l’intégration européenne, objectif proclamé de tous les pays de la région ? Les États qui, comme la Serbie et la Macédoine, ont refusé d’appliquer les sanctions européennes contre la Russie, seraient-ils susceptibles de défendre une ligne « médiane » entre l’Occident et Moscou ? En clair, les Balkans sont-ils redevenus le théâtre privilégié d’un « grand jeu » planétaire ?

DU GAZ ET DU PÉTROLE

L’Union européenne est aujourd’hui, et de très loin, le premier partenaire économique et commercial de tous les pays des Balkans occidentaux. Les échanges avec la Russie restent, en revanche, fort limités, malgré l’emballement de la dernière décennie autour des enjeux gaziers et pétroliers.

Le 24 décembre 2008, le président serbe Boris Tadić et son homologue russe Dmitri Medvedev paraphaient, à Moscou, la vente de 51 % du capital de la seule entreprise publique serbe de pétrole, Naftna Industrija Srbije (NIS), au géant Gazprom, pour la somme très modique de 400 millions d’euros, un prix de trois à cinq fois inférieur aux estimations des analystes. NIS détenait un monopole national en matière de raffinage et un réseau de cinq cents stations-service. Cet accord garantissait aux Russes une position dominante aussi bien pour l’acheminement du gaz et du pétrole que pour les ressources en hydrocarbures de Serbie. Outre la construction d’un dépôt de gaz souterrain à Banatski Dvor, l’accord sous-entendait aussi le passage du gazoduc South Stream sur le territoire serbe, mais sans aucune pénalité en cas d’échec du projet. Peu avant la signature du protocole de vente, en décembre 2008, Mlađan Dinkić, alors ministre de l’Économie, se retirait du comité chargé de mettre au point l’accord serbo-russe, dénonçant une entente aux termes de laquelle seule la vente de NIS avait « un caractère contraignant » pour la Russie, « la Serbie n’ayant pas de garantie d’obtenir un jour un gazoduc majeur » (2).

Pour certains experts de Belgrade, la vente de NIS aux Russes aurait surtout été dictée par des intérêts politiciens internes à la Serbie. « Cette histoire de l’importance de la Russie pour la Serbie, au niveau économique, ne tient plus debout. Elle a commencé sous Tadić, qui a vendu NIS en raison du soutien apporté par Vladimir Poutine à sa candidature lors de la présidentielle de 2008 », explique la très atlantiste Jelena Milić, directrice du Centre d’études euro-atlantiques (Centar za evroatlantske studije (3)). À l’en croire, Boris Tadić, qui avait pourtant fait campagne en faveur de l’intégration européenne, aurait eu besoin de la bienveillance des Russes pour être élu.

De fait, le 1er décembre 2014, Vladimir Poutine, en visite en Turquie, annonçait l’abandon du projet. Lancé en 2012, le chantier du South Stream était gelé le 3 juin 2014. « Nous pensons que la position de l’Union européenne n’est pas constructive. En réalité, plutôt que de soutenir le projet, la Commission européenne y a fait obstacle, dénonçait Vladimir Poutine. Si l’Europe ne veut pas de ce gazoduc, alors il ne sera pas construit. » Depuis des mois, Moscou attendait la permission de commencer les travaux sur le sol bulgare, une autorisation qui devenait de plus en plus hypothétique, surtout après la victoire en Bulgarie du pro-américain Boïko Borissov aux législatives du 5 octobre 2014.

Pour les pays des Balkans qui devaient théoriquement se trouver sur le tracé du gazoduc – la Bulgarie, la Macédoine, la Serbie et la Republika Srpska – le coup est rude. La Serbie a cédé NIS et n’a aucun moyen de faire pression sur Moscou pour obtenir une baisse des tarifs du gaz russe qui viendrait compenser le manque à gagner occasionné par l’arrêt du South Stream. En attendant une éventuelle détente des relations entre les Occidentaux et la Russie et une hypothétique relance du South Stream, la Russie annonçait un nouveau projet, le gazoduc « Turkish Stream » qui pourrait impliquer la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche, en contournant l’obstacle bulgare. Le 2 mars 2015 se tenait à Belgrade une conférence intitulée « Les projets énergétiques russes dans les Balkans après South Stream ». L’ambassadeur de Russie à Belgrade, Alexandre Tchepourine, appelait alors la Serbie et les autres pays de la région qui auraient dû être impliqués dans South Stream à « suivre leurs intérêts » (4) et à s’engager dans ce nouveau projet. La détérioration des relations entre Moscou et Ankara gelait également ce projet, et les pays des Balkans se retrouvaient tous le bec dans l’eau ! En vérité, la plupart des investissements russes dans la région, au cours des deux dernières décennies, se sont soldés par des échecs – certains projets ayant peut-être servi à dissimuler des intérêts bien particuliers.

PRIVATISATIONS ENTRE COPAINS

En 2007, le gouvernement de la Republika Sprska, « l’entité serbe » de Bosnie-Herzégovine, cédait 65 % des parts du groupe NIRS (Naftna industrija Republike Srpske) à la compagnie russe Njeftegazinkor, pour la somme de 121 millions d’euros. Le groupe russe prenait le contrôle de la raffinerie de Bosanski Brod, de celle de Modriča et de la chaîne de stations-service Nestro Petrol, avant de créer dans la foulée une quatrième structure, le groupe Optima, avec pour mission de planifier le développement industriel des trois entreprises précédentes. En réalité, la « privatisation la plus réussie du pays », selon son promoteur, le président Milorad Dodik, a vite tourné à la catastrophe et les pertes se sont accumulées. Un audit réalisé par le cabinet britannique Deloitte montre que la raffinerie de Bosanski Brod a terminé l’année 2012 avec une perte nette de 26,5 millions d’euros et son déficit cumulé atteignait à cette date 232 millions d’euros. L’entreprise aurait de nouveau perdu 13,5 millions d’euros au cours des six premiers mois de l’année 2014 (5). Comment expliquer ces déficits chroniques, alors que Njeftegazinkor était censé investir 979 millions d’euros pour renouveler les instruments de production et payer les dettes de l’entreprise ?

Malgré l’accord de privatisation stipulant que la raffinerie de Bosanski Brod devait continuer à transformer et à vendre le pétrole, l’usine se contente aujourd’hui de traiter le pétrole pour le groupe Optima, qui se charge ensuite de sa revente. Selon Siniša Vukelić, journaliste du site d’information Capital.ba, « il arrive que la raffinerie achète du pétrole brut à un prix plus élevé que celui auquel elle vend le produit transformé ». Optima est devenue l’une des entreprises les plus florissantes de Bosnie-Herzégovine et elle réalise environ 300 millions d’euros de chiffre d’affaires par an, tandis que les pertes de la raffinerie s’accumulent, laissant planer l’éventualité d’un désengagement russe et d’une renationalisation de la raffinerie, qui aurait un coût très élevé pour la Republika Srpska. Officiellement, Njeftegazinkor appartient à 40 % à la compagnie publique russe Zaroubejneft, présente notamment à Cuba, au Vietnam et en Asie centrale, et à 60 % à trois « inconnus ». En Republika Srpska, beaucoup affirment que parmi ces « inconnus », figurerait l’homme fort de l’entité, Milorad Dodik (6).

La privatisation du Combinat d’aluminium de Podgorica (KAP), au Monténégro, lancée en 2005, présente une autre histoire édifiante. 65,7 % des actions de cette entreprise, la plus importante du Monténégro, sont rachetés par la compagnie Central European Aluminum Company (CEAC), créée peu de temps auparavant à Chypre et propriété du groupe En+, lui-même actionnaire du géant de l’aluminium Rusal, dont Oleg Deripaska est le directeur général. Afin d’encourager l’installation des Russes, le gouvernement monténégrin accorde des subventions pour l’électricité – la consommation du KAP pesant près de la moitié de la consommation totale du pays – et garantit les prêts souscrits par la CEAC auprès de banques commerciales, pour un montant de 170 millions d’euros. Malgré les promesses d’investissements russes, les dettes s’accumulent rapidement et, avec l’effondrement des prix de l’aluminium sur le marché mondial en 2009, le gouvernement monténégrin est obligé de racheter 30 % du capital de l’entreprise. La situation dans l’usine ne cesse de se dégrader, au risque de conduire le pays entier à la faillite. Le KAP ne paie plus ses dettes à Électricité du Monténégro et est déconnecté du réseau électrique national. Selon les médias monténégrins, l’entreprise se serait mise à voler l’électricité du réseau européen. Les Russes refusent de rembourser leurs dettes qui retombent sur le gouvernement et, plus encore, sur les contribuables monténégrins (7). La faillite du KAP a finalement été prononcée en octobre 2013, puis l’entreprise a été reprise par la société Uniprom de Veselin Pejović, un proche du Premier ministre Milo Đukanović, pour la modique somme de 28 millions d’euros.

Quelques mois avant le rachat du KAP, le milliardaire russe Oleg Deripaska avait également acquis une propriété au cap de Platamuni, près de Kotor, l’un des endroits les plus spectaculaires de la côte monténégrine. Ce terrain, une ancienne base militaire de 25 098 mètres carrrés, a été cédé à Oleg Deripaska pour la somme dérisoire de 627 000 euros. L’oligarque a également investi dans la luxueuse marina de Porto Monténégro, sur le site de l’ancien arsenal de Tivat, le plus ambitieux projet de tourisme monténégrin durant la dernière décennie. Le troisième investisseur de ce projet piloté par le milliardaire canadien Peter Munk ne serait autre que Milo Đukanović. Pour l’analyste Dejan Mijović, les liens étroits qui unissent Oleg Deripaska au Premier ministre monténégrin renforcent l’hypothèse d’un pacte de corruption conclu entre les deux hommes à propos du KAP et au détriment des finances publiques monténégrines.

Ainsi, les investissements russes dans les Balkans semblent n’être que des miroirs aux alouettes ou reposer sur des pactes de corruption, qui révèlent d’ailleurs l’intimité des liens existants entre certaines figures politiques de la région, comme Milo Đukanović, et la Russie – des liens qui remontent, bien sûr, aux années de la guerre et de l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie. Si les intérêts économiques réels de la Russie sont donc fort modestes dans les Balkans, la région n’en occupe pas moins une place essentielle dans les préoccupations politiques du Kremlin.

L’ARGUMENT DU KOSOVO

Le Kosovo est au cœur du discours politique russe depuis la guerre du printemps 1999 et plus encore, peut-être, depuis la proclamation d’indépendance du 17 février 2008. Sept ans plus tard, le 7 février 2015, alors que les combats se poursuivaient dans l’Est de l’Ukraine, malgré de timides avancées diplomatiques, Sergueï Lavrov prononçait un discours très attendu à la conférence internationale sur la sécurité de Munich. Dès ses premiers mots, le ministre russe des Affaires étrangères revenait sur le parallèle souvent établi par Moscou entre la Crimée et le Kosovo, soulignant qu’« il n’y avait pas eu de référendum d’autodétermination au Kosovo », alors qu’il y en avait eu un en Crimée (8). Pour la Russie, ce référendum, respectant formellement les principes du droit à l’autodétermination tels que les définit la Charte des Nations unies, suffit à fonder la légalité de l’indépendance proclamée par la Crimée puis de sa demande, aussitôt acceptée, de rattachement à la Fédération de Russie. À l’inverse, l’indépendance du Kosovo, proclamée sans référendum ni accord international, constituerait un coup de force, violant les règles du droit international.

En mai 1999, alors que l’OTAN, sans mandat de l’ONU, bombardait la Yougoslavie, celui qui n’était encore qu’officier du KGB, Vladimir Poutine, déclarait lors d’une session spéciale dédiée aux Balkans et à la Serbie : « Nous assistons à une tentative unilatérale de détruire l’ordre mondial instauré sous l’égide des Nations unies après la Seconde Guerre mondiale. Nous devons réagir à ce défi en changeant notre conception de la sécurité nationale (9). » Avant même d’être adoubé par Boris Eltsine et placé à la tête du gouvernement russe en août 1999, Vladimir Poutine n’a jamais caché sa volonté de remettre en cause le monde unipolaire issu de la fin de la « guerre froide ». Les bombardements de l’OTAN en Yougoslavie, décidés sans l’aval de l’ONU, ont été perçus comme le symbole d’un nouvel ordre international, dans lequel les États-Unis et leurs alliés pouvaient, pour des raisons « morales », se comporter en gendarmes de la planète. L’humiliation ressentie par Moscou au Kosovo a influencé la pensée géostratégique russe tout au long de ces quinze dernières années. Les références tant à l’intervention militaire de l’OTAN qu’à la proclamation unilatérale de l’indépendance du Kosovo et à sa reconnaissance par les Occidentaux sont constantes dans le discours russe.

Il ne sert à rien de spéculer sur la « sincérité » de l’engagement russe sur la question du Kosovo ou l’importance éventuelle, en la matière, de la « solidarité orthodoxe », le Kosovo étant un haut lieu de l’histoire et de la spiritualité serbes ; il est, en revanche, certain que ce petit territoire représente un argument de choix dans le contexte de la nouvelle « guerre froide ». La Russie, d’ailleurs, avait semé la panique au sein des milieux dirigeants serbes en reconnaissant l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud après la guerre de Géorgie, en août 2008 : Belgrade redoutait les conséquences de cet abandon russe des principes du droit international affirmés à propos du Kosovo, certains invoquant même un « coup de poignard dans le dos ». Ces craintes étaient infondées et rien n’indique un assouplissement russe sur la question du Kosovo, Moscou courant même le risque de devenir « plus serbe que les Serbes », si Belgrade, pour satisfaire ses partenaires européens, s’engageait trop avant dans le dialogue avec Pristina.

QUAND LES AMÉRICAINS VOIENT UNE « LIGNE DE FEU » DANS LES BALKANS

Les pays d’Europe du Sud-est – Moldavie, Serbie, Kosovo, Macédoine, Monténégro – se trouveraient sur une « ligne de feu » entre Washington et Moscou. C’est ce qu’affirmait John Kerry le 24 février 2015, lors d’une audition devant le comité des Affaires étrangères du Sénat. Plus précisément, le secrétaire d’État américain évoquait le renforcement de la « propagande russe » dans la région et la nécessité de la contrer. Cette déclaration a néanmoins été très mal perçue dans l’ensemble de la région, John Kerry apparaissant comme le « pousse-au-crime » cherchant à provoquer une nouvelle « guerre froide ». Ces propos avaient probablement pour principaux destinataires les pays des Balkans eux-mêmes qui, comme la Serbie, refusent de couper les ponts avec la Russie, et visait à les persuader qu’il serait impossible de conserver une position « médiane ». En clair, qui n’est pas avec nous est contre nous…

John Kerry n’est pas le seul à agiter cette menace russe. Tout au long de l’année 2015, c’est un véritable concert de signaux d’alarme qui a retenti depuis Washington. « La Russie pourrait se concentrer sur les petits pays qui ne sont toujours pas membres de l’OTAN, tel le Monténégro, pour tenter de créer de l’instabilité et utiliser certaines opérations et techniques d’information, comme nous avons déjà pu le voir en Ukraine », affirmait ainsi, fin février 2015, Christine Wormuth, sous-secrétaire à la Défense, à l’occasion d’une audition devant la Commission de la défense du Congrès américain, consacrée aux défis sécuritaires en Europe (10).

Lors de sa tournée médiatique du mois de janvier, le sénateur Murphy avait également plaidé pour un « retour » des États-Unis en Bosnie-Herzégovine, pour une accélération des procédures d’adhésion du Monténégro et de la Macédoine, et pour l’amélioration de la confiance entre son pays et la Serbie. L’élu démocrate du Connecticut plaide également pour une diversification énergétique et souligne que si l’engagement occidental venait à baisser dans les Balkans, la Russie ne manquerait pas de saisir sa « chance » (11).

LA « TRAHISON » DU MONTÉNÉGRO

Fin novembre, le vice-président américain Joe Biden était, à Zagreb, l’invité d’honneur du sommet du processus de Brdo-Brijuni, qui réunit toutes les républiques de l’ancienne Yougoslavie. Sans annonces particulières, cette participation a surtout été interprétée comme une volonté des États-Unis de manifester leur « retour » dans la région et de contrebalancer l’influence de la Russie, notamment sur la Serbie qui, candidate à l’intégration européenne, poursuit un jeu complexe visant à garantir sa « neutralité » entre les deux blocs (12). C’est toutefois autour du Monténégro que se concentrent les enjeux.

La petite république, traditionnellement très russophile, a en effet reçu, au début du mois de décembre 2015, une invitation formelle à rejoindre l’OTAN. Déjà, le petit pays, également candidat à l’intégration européenne, n’avait pas hésité à susciter la colère de Moscou en adoptant les sanctions européennes contre la Russie, ce que la Serbie voisine s’est bien gardée de faire. Un calcul économiquement risqué mais très politique. « Milo Đukanović est au pouvoir depuis un quart de siècle », explique Ratko Knezević, un ancien proche du maître du petit pays, devenu « l’ennemi public n°1 » après avoir révélé l’implication des dirigeants monténégrins dans les trafics des années 1990, notamment celui du tabac : « Sa longévité s’explique par sa capacité à trouver sans cesse de nouveaux ennemis, il s’est d’abord agi des Croates, puis de la Serbie de Milošević […] Longtemps, les Russes ont été nos amis, puis ils sont devenus nos ennemis du jour au lendemain. » Željko Ivanović, directeur du quotidien Vijesti et l’un des journalistes d’opposition les plus respectés du pays, confirme l’analyse : « Đukanović veut se présenter en allié fidèle de l’Occident pour obtenir un nouveau blanc-seing sur les nombreuses affaires dans lesquelles son nom est cité, pour faire oublier la corruption et l’autoritarisme de son régime. »

En 2013, le Monténégro avait failli rejoindre l’Alliance atlantique, mais sa candidature avait été rejetée – « en raison de l’infiltration massive d’agents russes dans les structures de sécurité monténégrine », expliquait alors l’opposant Nebojša Medojević. Aucune purge n’a été signalée, néanmoins Milo Đukanović semble avoir réussi à convaincre que l’adhésion de son pays à l’OTAN pouvait contribuer à la « stabilité » régionale – quitte à renforcer les divisions politiques internes au Monténégro, dont il joue avec brio afin de maintenir son propre pouvoir.

AMOURS PLATONIQUES ET INTÉRÊTS BIEN COMPRIS

Relations économiques très limitées, convergences d’intérêts erratiques, « trahisons » et « coups de poignard » régulièrement plantés dans le dos… les relations entre la Fédération de Russie et les pays des Balkans occidentaux n’ont rien d’un long fleuve tranquille. Il paraît évident que la région ne constitue toujours pas une priorité de Moscou – dans aucun domaine, ni politique ni économique. Le « retour de la Russie dans les Balkans », annoncé avec crainte dans certains discours occidentaux – beaucoup de médias ayant fait chorus –, relève plus de la communication politique (ou de la propagande) que de l’analyse de phénomènes observables. Au contraire, au cours de l’année 2015, la diplomatie occidentale a été beaucoup plus offensive dans la région, couronnée par quelques avancées symboliques majeures, telles que la candidature du Monténégro à l’OTAN.

En réalité, faute d’intérêts bilatéraux importants, les relations Balkans/Russie doivent toujours se lire dans le cadre d’une triangulation incluant un troisième acteur, l’Occident, aux traits flous et mouvants, car il désigne tantôt l’Union européenne, tantôt l’Alliance atlantique, tantôt les États-Unis, dont les intérêts, pour être globalement convergents, ne sont pas toujours identiques. Du point de vue de la Russie, les Balkans sont avant tout un théâtre d’affrontement symbolique avec l’Ouest, un objet de joutes rhétoriques, comme le Kosovo. Du point de vue des Balkans, la dynamique est similaire, les petits pays essayant de jouer des tensions pour garantir au mieux leurs intérêts. Tous les États de la région sont en effet candidats à l’intégration européenne, mais tous savent également qu’il est vital pour eux de conserver de bonnes relations avec la Russie. L’exacerbation des tensions, observable ces dernières années, offre, bien sûr, des marges de « jeu » plus grandes. Toutefois, dans cette partie sans pitié, les « petits joueurs » comme les pays des Balkans sont peut-être ceux qui ont le plus à perdre.

1. La Croatie a rejoint l’UE le 1er juillet 2013. Lors de sa prise de fonctions à la tête de la Commission européenne, JeanClaude Juncker assurait qu’il n’y aurait aucun nouvel élargissement « avant cinq ans ». Le 15 décembre 2015, la Serbie ouvrait les premiers chapitres de ses négociations, étape déjà franchie depuis trois ans par le Monténégro.

2. Alexandre Billette, « Signature d’un partenariat énergétique russo-serbe », Le Monde, 26 décembre 2008.

3. ceas-serbia.org/root/index.php/sr/

4. « Serbie : que faire après l’abandon de South Stream ?», Le Courrier des Balkans, 6 mars 2015.

5. « Bosnie-Herzégovine : faillite à la russe de la raffi nerie de Brod », Le Courrier des Balkans, 7 janvier 2015.

6. Privatizacija državnog kapitala u Bosni i Hercegovini, Banja Luka, Transparency International Bosna i Hercegovina, 2009.

7. « Scandale du KAP : le Monténégro joue son avenir à la roulette russe », Le Courrier des Balkans, 17 juin 2013.

8. « Lavrov : Obama pogrešno o Kosovu », B92, 7 février 2015.

9. Régis Genté, Poutine et le Caucase, Buchet-Chastel, Paris, janvier 2014.

10. Cf. « La Russie cherche-t-elle vraiment à “déstabiliser” le Monténégro ? », Le Courrier des Balkans, 2 mars 2015.

11. Cf. « Senator Murphy: Veći angažman SAD na Balkanu da se smanji uticaj Rusije », Radio Slobodna Evropa, 29 janvier 2015.

12. Laetitia Moreni, « Joe Biden à Zagreb pour ramener les Balkans dans le giron des États-Unis », Le Courrier des Balkans, 26 novembre 2015.