L’été syrien de Moscou

06.09.2017
L’été 2017 aura vu les forces loyalistes continuer de progresser dans le désert en direction de la Syrie orientale, tandis qu’au plan diplomatique l’objectif reste toujours la mise au point de cessez-le-feu localisés afin de créer les conditions nécessaires à une reprise ultérieure des discussions à Genève. À ce titre, les trois zones de désescalade créées dans le Sud de la Syrie (accord Russie, Jordanie, États-Unis du 7 juillet), dans la Ghouta orientale et à Homs (accords signés courant juillet grâce au concours de l’Égypte) ces dernières semaines semblent fonctionner. Moscou y a déployé des unités de police militaire afin d’encadrer la mise en œuvre du cessez-le-feu, et un centre de surveillance russo-américano-jordanien a vu le jour à Amman au mois d’août afin de superviser la situation dans la zone de désescalade située à la frontière syro-israélo-jordanienne. Russes et Américains envisageraient d’étendre ce dispositif à d’autres régions. Les groupes d’opposition qui refusent les règles du jeu dans ces zones et poursuivent le combat sont assimilés à des supplétifs du Hayat Tahrir al-Cham (ex Front al-Nosra) ou à l’État islamique (EI), et sont donc systématiquement combattus. Le succès relatif des zones de désescalade a permis aux forces loyalistes de poursuivre le refoulement de l’EI du désert syrien en direction de la frontière irako-syrienne, et de briser le siège de Deir ez-Zor où des troupes du régime étaient encerclées par les djihadistes depuis 28 mois. Si cette campagne est présentée par Bachar el-Assad comme devant aboutir à la reconquête de « tout le territoire syrien », elle doit aussi permettre aux Iraniens de sécuriser un corridor terrestre reliant leur pays au Liban, et aux Russes de faire aux Occidentaux la démonstration de leur bonne foi dans la lutte contre Daech. Une fois Deir ez-Zor « nettoyée », l’offensive menée par les groupes loyalistes pourrait se poursuivre vers le Sud, en direction de Mayadin – le dernier bastion de l’EI en Syrie –, ou vers le Nord, ce qui ferait courir le risque d’une collision avec les forces arabo-kurdes soutenues par Washington.

La zone frontalière avec la Turquie demeure toutefois la plus complexe et présente un fort potentiel de volatilité compte tenu du nombre des acteurs en présence – la Russie, la Turquie, les États-Unis, les Kurdes syriens, l’Armée syrienne libre et le Hayat Tahrir al-Cham à Idlib – disposant d’agendas concurrents, voire antagonistes. Washington semble envisager sa présence militaire dans la durée au Kurdistan syrien, faisant craindre à Damas et Ankara une réédition du scénario irakien, à travers la formation d’un protectorat américain sur la zone kurde en Syrie. La Russie, qui souhaite toujours la présence d’une délégation kurde syrienne lors des prochaines discussions de paix, n’entend pas céder le monopole des bonnes relations avec le YPG (Unités de protection du peuple) aux Américains et maintient donc des liens actifs avec les peshmergas dans le canton d’Afrin. Occasionnellement, lorsque les tensions s’y aiguisent entre forces pro-turques et combattants kurdes, les Russes déploient leur police militaire afin d’empêcher des affrontements. D’autre part, on assiste à un rééquilibrage des relations turco-iraniennes à la faveur de l’accroissement de l’activité militaire américaine dans le Kurdistan syrien et de l’imminence du référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien prévu le 25 septembre prochain. Le 16 août dernier, le chef d’État-major iranien s’est ainsi rendu en Turquie pour y rencontrer son homologue turc, une première depuis 1979. En outre, le président Erdogan doit se rendre prochainement en visite à Téhéran. Bien que concurrents sur la scène stratégique du Moyen-Orient, l’Iran et la Turquie souhaitent néanmoins s’entendre a minima sur des règles du jeu dans l’Irak et la Syrie post-Daech, et notamment sur la réponse à apporter aux revendications autonomistes kurdes qu’ils considèrent comme une menace de premier ordre.

Sur le front diplomatique, l’été 2017 aura révélé l’essoufflement du format d’Astana dont la réunion censée se tenir en août pourrait finalement, après de multiples reports, avoir lieu à la mi-septembre selon le ministre kazakhstanais des Affaires étrangères Kaïrat Abdrakhmanov. À cet égard, la tournée de trois jours réalisée fin août par Sergueï Lavrov au Koweït, aux Émirats arabes unis et au Qatar avait aussi pour objectif de s’assurer que la crise entre Doha et ses voisins arabes n’éclipse pas l’affaire syrienne. Russes, Turcs et Iraniens peinent à mettre au point une nouvelle zone de sécurité à Idlib – le bastion du Hayat Tahrir al-Cham – où s’entrechoquent les intérêts de la Russie et de la Turquie. L’établissement des trois premières zones de désescalade s’est d’ailleurs réalisé de manière ad hoc, en dehors du format d’Astana. Cette plateforme prend ainsi de plus en plus les airs d’un directoire auquel tiennent Moscou, Ankara et Téhéran plus par le statut de « parrains » qu’il leur confère, que par les décisions qui y sont prises, et qui impactent somme toute peu le terrain. La diplomatie russe continue parallèlement de concentrer ses efforts sur la création d’une délégation d’opposition unique en vue d’une future reprise des négociations à Genève. L’Arabie saoudite paraît aussi œuvrer dans cette direction : la capitale saoudienne a abrité au mois d’août une réunion des trois groupes d’opposition au président syrien – ceux du Caire, de Riyad et de Moscou – en vue d’aboutir à leur fusion. Bien que les discussions n’y aient pas été fructueuses, une seconde réunion semble d’ores et déjà prévue, vraisemblablement début octobre.