Syrie : échanges de bons procédés russo-turcs

21.07.2017
Les sérieuses difficultés auxquelles font face la Russie et les États-Unis dans leur relation n’ont pas empêché Vladimir Poutine et Donald Trump d’annoncer, alors qu’ils se rencontraient pour la première fois le 7 juillet en marge du sommet du G20 à Hambourg, la création d’une zone de désescalade dans le Sud de la Syrie. Fruit de nombreuses et discrètes rencontres entre officiels russes et américains – dont l’envoyé spécial du président pour la coalition contre l’État islamique (EI) Brett McGurk – menées ces dernières semaines, cette zone de désescalade se situe dans la région de Deraa, frontalière de la Jordanie et du plateau du Golan. Entré en vigueur le 9 juillet, le cessez-le-feu négocié par Washington, Moscou et Amman, a survécu à une première semaine d’application, ce qui constitue un succès en soi compte-tenu du lourd passif russo-américain de septembre 2016. Plusieurs éléments ont permis d’aboutir à la signature de cet accord. Tout d’abord, l’objectif des États-Unis qui était d’empêcher la jonction des « armées chiites » de Syrie et d’Irak à la frontière syro-irakienne a échoué. Ayant été dans l’incapacité d’empêcher cette jonction, Washington a été contraint de s’entendre sur « les règles du jeu » avec Moscou – qui se porte garante du régime de Damas – dans le Sud de la Syrie, afin d’éviter toute escalade. De plus, à la différence de l’année dernière, les antagonismes entre les objectifs russes et américains sur le champ de bataille syrien se sont amenuisés au profit d’une plus grande convergence structurée autour de la défaite de l’EI. Enfin, à travers ce cessez-le-feu, Moscou reconnaît aux États-Unis une zone d’influence dans le Sud de la Syrie. Afin de surveiller la mise en œuvre de la cessation des hostilités, des unités de la police militaire russe auraient été discrètement acheminées et déployés dans certains points des provinces de Deraa et Kuneitra (sur le Golan syrien). Le peu de communication fait côté russe sur cette opération pourrait s’expliquer par le facteur israélien. L’État hébreu, par la voix de son Premier ministre Benjamin Netanyahou, a ouvertement critiqué l’accord russo-américano-jordanien en déclarant qu’il était « mauvais pour Israël ». Tel-Aviv estime que ses intérêts ne sont pas pris en compte par cet accord qui légitimerait dans l’espace et dans le temps la présence de l’Iran en Syrie. Téhéran a pour sa part appelé à généraliser ce type de cessez-le-feu à tout le territoire syrien. Selon le président américain, la Russie et les États-Unis travailleraient déjà à l’établissement d’une seconde zone de désescalade.

Sur le front diplomatique, le cinquième tour de discussions à Astana, qui s’est tenu les 4 et 5 juillet, ainsi que des pourparlers de paix à Genève le 10 juillet, n’ont débouché sur aucun résultat. Si les réserves émises par la Turquie concernant les modalités de cessez-le-feu dans la zone de désescalade de la région d’Idlib semblent être à l’origine de l’échec des discussions dans la capitale kazakhstanaise, à Genève, les représentants du régime et de l’opposition ont refusé de se rencontrer. Un huitième tour de discussions se tiendra à Genève début septembre tandis qu’une nouvelle réunion au format Astana est prévue les 1er et 2 août prochains à Téhéran. Le changement de cadre peut s’expliquer par la volonté de Moscou d’accommoder les intérêts iraniens au moment où Russes et Turcs se livrent activement à un « marchandage » dans le Nord de la Syrie. Ankara a en effet menacé début juillet d’engager une nouvelle opération contre les combattants kurdes syriens du YPG dans le canton d’Afrin. Cherchant à éviter une escalade, Moscou a suggéré une solution en vertu de laquelle le régime syrien prendrait le contrôle de tout ou partie de la région d’Afrin. En échange, la Russie chercherait à obtenir de la Turquie qu’elle participe activement à la neutralisation du Hayat Tahrir al-Sham (ex-front al Nosra) qui prospère dans la région d’Idlib. À ces négociations autour d’un « échange de bons procédés » vient s’ajouter une série de dossiers russo-turcs – vente des S-400, modalités de la construction du gazoduc Turkish Stream, levée des sanctions russes sur des produits agricoles turcs...– qui peut, de prime abord, sembler périphérique, mais qui en réalité pèse sur l’issue de ces discussions. Pour leur part, les Kurdes ont spontanément manifesté leur opposition à ce qu’ils considèrent comme une « trahison » alors que, vu d’Ankara, la présence du régime syrien à Afrin est considérée comme étant un moindre mal.

L’armée syrienne et ses alliés continuent pour leur part de refouler les djihadistes de l’EI des régions de Palmyre et Hama, avec en ligne de mire le déblocage de la ville de Deir ez-Zor qui ne se situe plus qu’à une centaine de kilomètres des lignes loyalistes. L’accord de cessez-le-feu dans le Sud a permis à Damas de redéployer des troupes dans le centre du pays afin de soutenir ses opérations contre Daech. Toutefois, à mesure qu’elles s’enfoncent dans le désert, les « troupes chiites » s’exposent aux contre-attaques des djihadistes qui les usent, compromettant encore davantage leurs chances de succès dans une éventuelle opération contre l’EI à Deir ez-Zor.

Moscou tente d’accommoder les intérêts de nombreux acteurs – États-Unis, Turquie, Iran et Israël – aux objectifs concurrents, voire divergents. Cette posture traduit en creux la volonté de la Russie de faire émerger une solution politique négociée à la crise, selon ses termes. Cette quête des modalités d’une stratégie de sortie met cependant à l’épreuve les relations entre le Kremlin et ses alliés situationnels – l’Iran, qui continue de privilégier une victoire militaire totale sur les djihadistes, et les Kurdes syriens – et fait de plus en plus émerger une Syrie morcelée en une mosaïque de zones d’influence.