3 Questions à Jean Radvanyi

19.02.2018

Jean Radvanyi, professeur des universités à l'INALCO

1. Alors qu’approche l’élection présidentielle du 18 mars, qu’est-ce qui différencie selon vous au plan domestique la Russie de 2012 de celle de 2018 ? Quelles sont les deux ou trois principales évolutions que vous relèveriez ?

La Russie de 2018 est à la fois plus sûre d’elle-même et plus inquiète qu’en 2012. Plus sûre car les grands événements de la politique présidentielle en matière internationale ont confirmé auprès du grand public qu’elle a retrouvé une partie de sa puissance, qu’on l’écoute dans le monde même si c’est pour la critiquer et qu’elle est bien capable de faire entendre ses intérêts. Dans ce cadre, l’annexion de la Crimée (les Russes parlent d’intégration) a été, jusque dans des cercles très critiques à l’égard du pouvoir, un événement marquant. Et la façon dont Moscou a diversifié sa politique vers le Proche Orient, la Chine et d’autres pays asiatiques a d’autant pu conforter cette impression de nouvelle puissance que leurs aspects plus sombres (les critiques portées envers l’alliance avec Bachar el-Assad, les défis chinois en Asie centrale) ne sont pas mis en exergue par la télévision russe.

Mais cette nouvelle assurance naissante cache mal le retour des angoisses d’une grande partie de la société sur le prolongement de la crise économique. Le pays a certes retrouvé une croissance positive mais celle-ci n’est pas suffisante pour assurer de réels progrès et alors que les revenus moyens stagnent, on assiste à une nouvelle hausse de la pauvreté. Du coup, les débats récurrents sur les réformes nécessaires mais sans cesse reportées hantent en coulisse la campagne présidentielle. Et c’est là tout le paradoxe de cette élection : la majorité des Russes sont fiers de leur président mais demeurent inquiets quant au fond sur l’avenir du pays.

2. Comment les régions russes se sont-elles adaptées aux défis économiques nés de la crise et des sanctions ?

La situation dans les régions demeure une donnée essentielle de l’avenir du pays tant il est vrai que Moscou ne représente qu’une vitrine exceptionnelle qui ne reflète que bien partiellement une réalité multiforme. Or les régions se sont adaptées de façon très diverse à ces évolutions. En fonction de leur situation géographique et de leurs richesses naturelles (les régions productrices de matières premières exportables, en premier lieu les hydrocarbures, demeurent de loin privilégiées), mais aussi de la sagesse de leurs dirigeants, elles ont subi très diversement ces sanctions. Certaines régions se sont crispées dans des attitudes conservatrices, sous la houlette de responsables plus soucieux d’amasser quelque fortune ou de siloviki cherchant à resserrer tous les boulons d’un système complexe, quitte à limiter les échanges avec l’étranger que ce soit pour les entreprises ou les universités de leur territoire, alors même que le président et le chef du gouvernement appelaient à plus de coopération.

Ailleurs au contraire, des gouverneurs jeunes et inventifs ont favorisé les contacts avec des partenaires anciens comme nouveaux, ont continué de chercher à attirer des investissements en dépit de l’image ternie du pays auprès de nombreux États occidentaux. Et ils ont souvent rencontré quelque écho tant il est vrai que les campagnes de dénigrement de la Russie ne sont pas partagées par tous, loin s’en faut. Le résultat est un tableau complexe, qui va de régions submergées par les mauvaises dettes et la corruption, ne comptant que sur les aides fédérales, à quelques régions dynamiques qui continuent d’investir et de se moderniser.

3. On a assisté au cours de ces derniers mois à de nombreux remplacements du chef de l’Exécutif à la tête des régions russes ainsi qu’à des nominations au sein de l’Administration présidentielle. Diriez-vous que nous assistons à un processus de renouvellement des élites politiques en Russie ?

Il est incontestable qu’à la veille de son dernier mandat, le président Poutine a écarté plusieurs figures proches, jusque-là réputées inamovibles, et procédé au remplacement de nombreux gouverneurs régionaux. De l’avis des experts russes, ceci va de pair avec un net rajeunissement de ces élites et un recours plus systématique à des experts dans tel ou tel domaine. Est-ce que cela permettra de retrouver le dynamisme attendu ? Le « jeunisme » est une curieuse tendance, également très perceptible en France, mais qui rencontre des critiques face à l’expérience nécessaire d’un mélange des générations. Nous connaissons bien chez nous la pratique des nominations de « technocrates » qui passent d’une région à une autre, d’un domaine économique à un autre. Dans tous les cas, ceci ne résout pas tous les problèmes si l’environnement général n’est pas adapté, c’est-à-dire si l’on ne peut assurer un bon fonctionnement et un équilibre entre les différentes institutions, tant au plan régional que national (fédéral).

Mais à coup sûr, ces renouvellements participent déjà de la préparation de ce nouveau mandat présidentiel et il faudra analyser les succès et les déboires de ces nouveaux promus.