Guerre et paix à Astana

08.02.2017

La conférence qui s’est tenue dans la capitale kazakhstanaise les 23 et 24 janvier derniers avait moins des airs de « réunion de la dernière chance » que les précédentes rencontres qui se sont tenues à Genève à l’automne 2016. Et pour cause, les enjeux y étaient somme toute modestes, le véritable tour de force ayant été de faire s’asseoir autour de la même table les représentants du régime syrien et ceux d’une partie de l’opposition armée. Astana a été rendu possible par les efforts conjoints de la Turquie, de la Russie et de l’Iran qui forment, depuis la fin de la bataille d’Alep, un triangle vers lequel semble s’être déplacé le centre de gravité diplomatique de la crise syrienne. Également présents autour de la table, les États-Unis – représentés par leur ambassadeur au Kazakhstan – et l’ONU ont apporté leur caution au processus, plus qu’ils n’y ont joué un rôle moteur. Les chemins qui ont mené à la conférence d’Astana sont d’abord passés par Genève, où le couple russo-américain bat de l’aile depuis trop longtemps, puis par le dénouement de l’épisode aleppin de la guerre, sanctionné par la réunion tripartite de Moscou qui a rassemblé Russes, Iraniens et Turcs le 20 décembre dernier et dont la déclaration finale annonçait la tenue prochaine d’une conférence à Astana. Enfin, le 29 décembre, la Russie et la Turquie mettaient au point un régime de cessez-le-feu auquel adhéraient le régime et certains groupes armés, mais dont étaient exclus l’État islamique (EI) et le Jaish Fatah al-Sham (ex-Front al-Nosra). Aussi, l’enjeu principal des discussions était-il de rassembler les parties prenantes à cette fragile trêve afin de la consolider et d’en cimenter les modalités, en vue de la reprise du cycle de Genève alors prévue pour le 8 février. Le document final n’a cependant été signé ni par le régime, ni par les représentants de l’opposition armée, ces derniers arguant que Damas violerait la trêve dans certaines localités. Dès lors, faut-il parler d’échec ou de succès de cette réunion ?

Astana nous en apprend plus sur le positionnement des trois parrains vis-à-vis du règlement de la crise syrienne que sur le processus lui-même. Le facteur américain a constitué une ligne de fracture entre, d’une part, Russes et Turcs qui souhaitaient la présence des États-Unis autour de la table, et, de l’autre, les Iraniens opposés à cette perspective. En fait de divergences, les protagonistes semblent s’être disputé la primauté d’offrir à la nouvelle administration américaine le « ticket retour » au sein d’un processus politique où les États-Unis ne jouent désormais plus un rôle de premier plan. Au rang des grands absents figuraient les Kurdes du PYD – autre point de divergence entre les parrains – dont la présence a été refusée par Ankara, à la discrète satisfaction de Téhéran et du régime. Le groupe Ahrar al-Sham, qui réunirait sous sa bannière près d’un tiers des 60 000 rebelles armés qui combattraient en Syrie, n’a pas non plus participé aux discussions. Le glissement sémantique opéré depuis fin décembre par Moscou, qui désigne désormais ces groupes comme appartenant à « l’opposition armée » et non plus comme « terroristes », est à ce titre remarquable. Il s’agit pour le Kremlin de légitimer des acteurs considérés comme militairement et politiquement affaiblis depuis la chute d’Alep-Est et avec qui il est donc désormais opportun de discuter. Enfin, les sponsors de l’opposition armée, à savoir les pétromonarchies du Golfe, ont boudé la réunion, leur participation n’ayant de toute façon pas été acceptée par l’Iran. Alors même que la réunion d’Astana avait une vocation « technique », les modalités de sa tenue ont donc mis en lumière la fragilité des convergences entre Russes, Turcs, et Iraniens.

La seule séquence politique d’Astana aura été celle de la remise par Moscou d’un projet de Constitution syrienne aux représentants de l’opposition et du régime de Damas. Le document met en avant un modèle laïcisant de société en omettant de faire référence à la sharia comme principale source de lois. Il propose en outre d’ôter la référence à l’arabité de la république syrienne. Enfin, si la fédéralisation de la Syrie ne semble plus à l’ordre du jour – le modèle mis en avant étant celui d’un État décentralisé –, les organes de gouvernance kurde et la langue kurde sont néanmoins reconnus par le texte. Ce projet de Constitution aurait été négativement accueilli non seulement par les principaux intéressés – la Coalition nationale syrienne et le Haut comité pour les négociations sponsorisé par Riyad auraient d’ores et déjà rejeté le texte –, mais aussi par la Turquie.

Sur le terrain, des dynamiques nouvelles sont à l’œuvre. La chute d’Alep-Est et Astana ont catalysé la recomposition de l’opposition armée. La région d’Idlib est devenue le théâtre d’affrontements entre Ahrar al-Sham et l’ex-Front al-Nosra qui a fusionné avec d’autres factions pour créer le Hayat Tahrir al-Sham. L’armée syrienne, de son côté, se rapprocherait d’Al-Bab, que les Turcs et leurs protégés de l’Armée syrienne libre tentent de reprendre – sans succès – à l’EI depuis plusieurs semaines. Ayant contribué à cimenter tant bien que mal une cessation des hostilités dans le Nord de la Syrie entre le régime et des groupes rebelles, la Russie espère désormais retourner l’opposition armée en force combattante contre l’EI et le Jabhat Fatah al-Sham. Toutefois, forces loyalistes et rebelles seront-ils aptes à mettre de côté l’animosité qu’ils éprouvent les uns envers les autres au nom de la lutte contre une menace commune ?