« État et mondialisation : regards croisés franco-russes »

Tel est le thème de la conférence-débat organisée par le Conseil de politique étrangère et de défense (SVOP) et l'Observatoire franco-russe à l’occasion de la publication du numéro spécial France-Russie de la revue Russia in Global Affairs.

Si la motivation officielle de l'événement qui a réuni quelques 200 participants était bien la présentation du numéro spécial de la revue Russia in Global Affairs, le rédacteur en chef de la revue, Fiodor Loukianov, a tenu à préciser la teneur générale des interventions et des sessions de questions-réponses : «Nous n'allons pas discuter du numéro qui vient d'être publié, vous pourrez le lire plus tard. Je vous propose de discuter de la question qui s'est posée lors de la préparation de cette édition spéciale : les liens entre État et mondialisation. Je constate que cette question se pose aux États de manière universelle, sans trouver de réponse, aussi il nous faut chercher les réponses ensemble ».

« Russia in Global Affairs est une revue politique de premier plan. Ce numéro est  également spécial  parce qu'il est édité en 2 langues, le français et le russe. Cela vient répondre à l'objectif principal de notre Observatoire. Je suis convaincu que ce numéro permettra à l'élite française d'accorder une plus grande confiance à la Russie et à l'élite russe d'en apprendre un peu plus sur les réalités françaises », - a déclaré le Directeur de l’Observatoire franco-russe Arnaud Dubien.

Les auteurs du numéro spécial Yves Boyer, professeur à l'Ecole polytechnique de Paris et directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, Timofei Bordatchev, vice-doyen de la Faculté d'économie internationale et de politique internationale à l'EHESE, Raphaël Liogier, professeur à l'Institut d'études politiques d’Aix-en-Provence et directeur de l'Observatoire du religieux, Emile Pain, directeur de l'institut d'études ethno-politiques, Nicolas Tenzer, président de l’Initiative pour le développement de l’expertise française à l’international et en Europe et directeur de la revue Le Banquet, ainsi que tous les autres participants ont pris part aux discussions.

Yves Boyer a présenté la politique de la défense actuelle française : «…à l'horizon 2016, une Force expéditionnaire interarmées franco-britannique (Combined Joint Expeditionary Force - CJEF) de 7000 recrues sera créée afin de servir des objectifs paneuropéens, elle sera également ouverte à d'autres pays …».

Quelques extraits de l'intervention d'Yves Boyer :

 «Premièrement, j'aimerais souligner la continuité de notre politique étrangère basée sur la constitution de notre pays.

La particularité française réside dans le fait que notre constitution permet au Président de la République de prendre des décisions individuelles sur le déploiement et les opérations militaires, etc. Contrairement à l'Allemagne où ce type de décisions doit être validé par le Bundestag. Ces dispositions de la constitution française permettent à la France de réagir rapidement aux situations nouvelles ou aux évolutions, le Président dispose même d'un état-major spécial. Aussi, les opérations militaires au Mali ont été décidées par le seul Président.

L'autre élément important de la défense aujourd'hui est le contexte. Le contexte est notre indépendance au sein de la politique européenne commune.

Sur le plan militaire, l'Europe dispose d'un potentiel qui n'a rien à envier à la Chine ou à la Russie en termes de budgets. La construction d'une politique européenne de défense est actuellement entreprise par la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne, récemment la Pologne s'est jointe au processus. La collaboration est à la fois multilatérale et bilatérale, et elle est très dynamique.

Une collaboration bilatérale particulièrement étroite lie la France et l'Angleterre, notamment dans l'industrie nucléaire. Un centre de recherche scientifique en construction servira à procéder à des simulations d'essais nucléaires. L'autre domaine est non-nucléaire. A l'horizon 2016, la Force expéditionnaire interarmées franco-britannique (Combined Joint Expeditionary Force - CJEF) de 7000 recrues sera créée afin de servir des objectifs paneuropéens, en étant également ouverte à d'autres pays.

L'OTAN dans sa configuration actuelle n'est pas l'OTAN du passé, les derniers tanks américains ont déjà quitté l'Europe. L'OTAN change et pour la France c'est  une opportunité d'élargir son influence au sein de l'organisation.

L'indépendance de la politique étrangère française est la base du développement des relations avec les Etats-Unis. (Fiodor Loukianov note : « Oui, vous n'avez mentionné les Etats-Unis qu'une seule fois au sujet du retrait des tanks du territoire de l'UE. Pourquoi cette absence ? »).Washington est un partenaire important et un allié proche de la France, mais nous avons d'autres partenaires, le Tchad pour le Mali, par exemple. Les Etats-Unis restent avec nous, mais leur poids est moindre et Washington comprend cela.

Le concept de « Smart defence » permet d'obtenir des résultats tout en réduisant les dépenses. La France n'a jamais lésiné sur les moyens consacrés à l'industrie militaire. Le budget militaire français s'élève à 30 milliards d'euros, le réduire reviendrait à diminuer sa capacité de défense et la France n'acceptera jamais cela, si l'on se fie aux dernières décisions de François Hollande prise dans le cadre du nouveau Livre blanc.

La « Smart defence » ne convient pas aux petits pays car ils ne sont pas capables de conduire des opérations de grande envergure. Ces pays doivent collaborer avec des nations plus grandes.

Nous collaborons avec la Russie dans le domaine du CMI et de l'espace. La structure de notre collaboration dans le domaine militaro-industriel est importante pour votre pays. Nous pensons que ce secteur est très porteur. Nous avons déjà beaucoup accompli dans le domaine astronautique (le lancement de vos fusées porteuses depuis le Centre spatial guyanais de Kourou notamment).

Globalement, il est plus utile de se concentrer sur des projets concrets, porteurs de résultats, plutôt que sur des constructions conceptuelles.

La nouvelle architecture de la défense européenne est telle qu'aucune menace ne plane sur l'Europe. Le danger pour la France vient de tout le territoire allant de l'Afrique du Nord à l'Océan indien ».

Timofei Bordatchev, auteur d'un article consacré à l'OTAN dans le numéro spécial de la revue, s'est exprimé au sujet des processus d'intégration : «…les processus d'intégration dans l'espace post-soviétique conduiront inévitablement l'Europe au dialogue non avec la Russie mais avec une communauté de plusieurs États qui n'en composaient naguère qu'un seul …»

Extraits de l'intervention de Timofei Bordatchev :

« Le rôle des Etats-Unis diminue dans notre perception et conception. La préparation du numéro spécial a révélé des inquiétudes similaires et des intérêts convergents vis-à-vis des mêmes sujets. Pour le moment, ces intérêts ne font que converger. Il s'agit maintenant de les réunir.

A mon sens, le rôle des états dans le monde futur sera influencé par le chemin qu'ils choisiront de suivre : celui de l'auto-défense agressive ou celui de la coopération avec le monde alentour comme un autre moyen d'auto-défense. Pour le moment, nous voyons des exemples d'agressivité qui cache l'incapacité à résoudre les problèmes. Cela se traduit également par l'utilisation de l'OTAN comme un instrument d'agression, d'attaque.

Pour la première fois, des processus d'intégration sont volontairement engagés dans les pays de l'ex-URSS. Cela conduira bientôt l'Europe au dialogue non avec la Russie mais avec une communauté de plusieurs états qui n'en composaient naguère qu'un seul. Inutile de l'ignorer.

Un autre détail important : le virage de la Russie vers la région Asie-Pacifique est déjà opéré ».

Réponse de Nadejda Arbatova (Institut de l'économie internationale et des relations internationales de l'Académie des sciences de Russie) : « Lorsque nous disons à l'Ouest qu'ils devront discuter avec une communauté d'États, nous envoyons un mauvais message. Les Biélorusses disent que la communauté actuelle n'atteindra jamais le statut d'Union. Le Kazakhstan est prêt pour toute forme d'intégration sauf politique.

Le virage asiatique est souvent interprété comme un pas anti-occidental et c'est une erreur, car nous oublions que le rôle majeur revient non à la Chine mais au Japon et à la Corée du Sud, intégrées aux processus occidentaux ».

Nicolas Tenzer est spécialiste de l'influence politique, notamment du soft power (les principaux points de son intervention) :

« Je ne sais pas si la France est parvenue à devenir un pays de soft power… Cependant, si l'on regarde l'influence politique aujourd'hui, on peut voir que cela a beaucoup changé ces 20-30 dernières années.

 « L'influence » comporte quatre éléments : ce que l'on souhaite influencer, l'optique et le domaine dans lesquels on souhaite le faire : la diplomatie, le marché …

Nos moyens de changer les règles du jeu et ainsi changer notre influence. Par exemple, à travers la création de différentes institutions ou la participation aux différentes organisations internationales. Il est important d'être représentés dans les centres scientifiques et techniques majeurs qui mènent des recherches, créent des normes et des standards techniques, développent de nouvelles technologies – être membre de ce type d'organisations est important pour les pays qui souhaitent accroître leur influence dans le monde. En dehors des leviers financiers il existe également un éventail de leviers d'influence scientifique.

500 milliards d'Euros en 10 ans : c'est le montant des appels d'offre des états à travers le monde. Que cachent ces chiffres ? La possibilité d'influencer le développement de l'économie mondiale dans les 15-20 années à venir… et il est clair que la participation dans la formation des normes et des standards facilite la participation à ces appels d'offre.

La clé du succès du soft power pour tout pays est la formation d’attentes positives vis-à-vis d’eux-mêmes ».

Fiodor Loukianov : « L'influence extérieure et la résistance à cette influence est une question d'actualité. Afin d'éviter l'influence extérieure l'Etat doit avoir sa propre identité. L'identité soviétique en Russie n'est plus, mais qu'est ce qui l'a remplacée? Qu'en est-il du nationalisme?»

Dans le cadre du numéro spécial, Emile Pain a écrit un article intitulé « L'avenir des sociétés post-impériales au XXIe siècle ». Son intervention portait sur les différentes formes de nationalisme et leur « utilité » pour l'avenir russe: «…Le seul point commun entre les quatre groupes idéologiques en Russie est leur haine vis-à-vis des étrangers. Par ailleurs, chaque groupe ne présente que son propre programme pour l'avenir et ne prend pas en compte l'opinion des autres groupes car il espère remporter une victoire complète et voir triompher son idéologie …»

L'auteur est clairement persuadé de l'utilité de la notion de Nation State pour tous les états (principales idées de l'intervention d'Emile Pain) :

« Les sociétés divisées qui ne sont liées que par la colonne du pouvoir peuvent aboutir à une dictature ou au pouvoir de la foule. C'est l'exemple du « printemps arabe ».

La consolidation nationale est la seule condition pour arriver à la démocratie. Selon une étude récente, la division ethnique d'une société est accompagnée d'une division idéologique. Aussi, nous avons identifié quatre types idéologiques qui doivent coexister d'une manière ou d'une autre. Le seul point commun entre les quatre groupes idéologiques est leur haine vis-à-vis des étrangers. Par ailleurs, chaque groupe ne présente que son propre programme pour l'avenir et ne prend pas en compte l'opinion des autres groupes car il espère remporter une victoire complète et voir triompher son idéologie.

L'élite occidentale peut réfléchir à l'idéologie cosmopolite, mais c'est une erreur. Les événements de Paris, Londres, Stockholm sont le résultat de la négligence de l'Etat vis-à-vis de l'idée nationale. Ils témoignent de l'érosion des états.

A l'heure actuelle, la Russie est en train de choisir entre les idées cosmopolites et l'idéologie ethno-nationaliste. Je trouve ce choix erroné. Oui, le nationalisme ethnique perdure. Cependant, je considère que la dominante russe est le nationalisme civique.  La voie civique est porteuse, elle est possible et elle servira de base à la modernisation du pays qui, sans le soutien d'en bas, est vouée à l'échec ».

Raphaël Liogier a poursuivi avec le rôle de l'identité dans le processus de mondialisation : « Vu la tournure de notre discussion, j'aimerais parler de la mondialisation qui nous concerne tous. L'idée de l'intégration économique a été avancée. Une autre idée soutien la mondialisation au niveau politique également. Et puis une autre- la mondialisation sur la base de l'identité, chaque individu devant être ce qu'il est.

Un mot sur l'islamisation de la France dont nous parlons depuis 2003. Est-elle réelle. Et si elle ne l'est pas, pourquoi en parlons-nous ?

Il existe deux facteurs d'islamisation- quantitatif et qualitatif. Le nombre de musulmans peut croître par les naissances, la conversion à cette foi et l'immigration. Les chiffrent montrent qu'aucun de ces facteurs n’est en croissance. La France et l'Europe ne courent pas le danger de se transformer en un continent musulman.

Aussi, la France a créé le fantasme de l'islamisation elle-même ! Cela montre que les français ont perdu leur confiance en eux et leurs repères dans le monde mondialisé ».

Réponse de Fiodor Loukianov : «La demande de construire des mosquées est symbolique, elle n'a rien à voir avec la foi. Un vrai musulman n'a pas besoin d'une mosquée pour prier ».

Question de Natalia Lapina (Institut des données scientifiques sur les sciences sociales de l'Académie des sciences de Russie) : «Première question : auparavant, l'Élysée demandait de nombreuses enquêtes d'opinion publique avant chaque décision importante, aujourd'hui toutes les décisions sont prises par 3-4 personnes… Que s'est-il passé avec la prise de décisions en France ? Deuxième question : l'image du pays est créée par ses investissements dans d'autres pays. Les investissements russes et chinois sont mal perçus en France. Si j'ai bien compris, la France craint la Chine, mais le cas de la Russie n'est pas forcément différent. ».

Yves Boyer : « le Mali était une question de quelques heures seulement ! Il était essentiel pour nous d'assurer la sécurité. Dans le futur, nous aimerions pouvoir prendre des décisions aussi rapides dans le cadre de notre collaboration avec le Royaume-Uni également ».

Nicolas Tenzer : « Les français craignent les chinois à cause de la faiblesse économique de la France, à cause du manque de confiance en eux : dans les conditions de la mondialisation nous perdons face à la Chine. En ce qui concerne la Russie, les français croient que chez vous tout relève du pouvoir, que c'est l'Etat russe qui est derrière les investissements en France.

Les français sont nombreux à penser que la Russie ne deviendra pas une nation globale puissante, contrairement à la Chine ».

Suite aux interventions, des discussions de groupe « en fonction des centres d’intérêt » ont été poursuivies pendant plus de deux heures.

En conclusion de cet événement, officiellement organisé à l’occasion de la publication du numéro spécial France-Russie de la revue Russia in Global Affairs, Fiodor Loukianov a noté :

« Heureusement, nous n'avons pas édité un dépliant publicitaire ! Le numéro est riche, il donne à lire et à discuter ».

Dans ce numéro, des chercheurs de premier plan des deux pays analysent les différents aspects de la politique mondiale à travers les dangers et les opportunités qui se présentent aux états. Les destins des nations et des cultures, les menaces extérieures et intérieures, la capacité à garder le contrôle sur les processus internes et de projeter son influence ailleurs- sont parmi les thèmes abordés dans cette édition franco-russe.

La version électronique du numéro spécial France-Russie du magazine Russia in Global Affairs.  Les sociétés-membres de la Chambre de commerce et d'industrie franco-russe peuvent dès à présent obtenir une version imprimée du numéro spécial France-Russie en adressant leur demande à observo@ccifr.ru.

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