Présentation du livre « Russie. Les enjeux du retour au Moyen-Orient »

Si la crise syrienne a mis en lumière le rôle incontournable de Moscou sur la scène stratégique moyen-orientale, la Russie avait depuis longtemps entrepris d'y rétablir son influence. Que fait la Russie au Moyen-Orient ? Quels y sont ses intérêts, et comment entend-elle les défendre ? Il s'agit de quelques unes des questions auxquelles entend répondre le livre d'Igor Delanoë.

Arnaud Dubien

Bonsoir à tous. Je suis ravi de vous accueillir à cette réunion de l’Observatoire, la première de cette nouvelle année 2017. Nous allons ce soir vous parler une nouvelle fois de la Syrie, du Moyen-Orient, de la politique que mène la Russie dans cette région. Nous allons le faire à l’occasion de la sortie de cet ouvrage : Russie, Les enjeux du retour au Moyen-Orient, rédigé par Igor Delanoë, ici présent. Il s’agit du deuxième volume d’une nouvelle collection de l’Observatoire, les Carnets de l’Observatoire. C’est une collection de petits ouvrages de référence destinés à un public français, étudiant et autre. Le premier volume, publié l’année dernière, portait sur Russie – Europe, livre écrit par le professeur Romer. Les prochains de la série porteront sur la géopolitique du gaz, sur l’armée russe et sur l’internet russe. Encore une fois, il s’agit de traiter de façon pédagogique, calme – ce qui est sans doute le plus compliqué – des sujets qui comptent dans l’actualité russe d’aujourd’hui.

Alors, Igor et moi avons pris le parti de ne pas vous proposer une conférence classique avec un doklad (exposé en russe), mais plutôt une causerie, autour de l’ouvrage que vient de publier Igor. Evidemment je vais essayer de lancer la discussion mais l’objectif c’est d’avoir des échanges libres, spontanés et aussi nombreux que possible avec vous.

Alors Igor, cet ouvrage, que pouvez-vous nous en dire ? Comment y êtes-vous venus ? Qu’est-ce que vous avez voulu y présenter, quel a été le fil conducteur de votre réflexion ?

Igor Delanoë (auteur)

Merci cher Arnaud. Bonsoir à tous. J’ai voulu parler de ce retour de la Russie au Moyen-Orient, dont on entend beaucoup parler depuis quelques années, mais qui trouve ses racines dans le temps long. Il ne s’est pas construit du jour au lendemain. Au sujet de l’ouvrage plus précisément, vous l’avez vu, il fait environ 120 pages – 130 pages. Il est destiné à un public plutôt large, puisque l’idée est de toucher des gens qui s’intéressent à la question de la Russie au Moyen-Orient, sans pour autant être nécessairement des experts, ni de la question de la politique étrangère russe, ni des dynamiques actuellement à l’œuvre au Moyen-Orient. Par conséquent ce sont typiquement des étudiants de master, en relations internationales ou en science politique. Cela peut être également des diplomates, et également des journalistes qui travaillent sur des questions de politique étrangère.

L’idée est de proposer une réflexion sur les chemins empruntés par la Russie pour réinvestir le Moyen-Orient, principalement depuis 1991. C’est-à-dire que je me suis attaché à évoquer la question contemporaine. Je suis historien de formation, j’avais donc un intérêt à remonter plus loin dans le temps long cher à Fernand Braudel. Mais les contraintes éditoriales et d’autres contraintes ont fait que je me suis focalisé sur les aspects vraiment contemporains de la chose. Principalement, afin d’apporter des éléments de réponse à certaines questions telles que : pourquoi le Moyen-Orient ? Qu’est-ce que la Russie revient faire au Moyen-Orient ? Quels sont ses vecteurs d’influence ? Quels sont les leviers qu’elle a pu mobiliser pour réinvestir cette région du monde ? Quels sont les enjeux de ce retour ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles j’ai essayé d’apporter des réponses en un peu plus de 120 pages dans ce livre-là.

Le livre se présente en quatre chapitres. Un premier chapitre qui retrace l’histoire de la présence russe au Moyen-Orient. Comme je le disais auparavant, la Russie n’a pas réinvesti cette région depuis 2010, 2011, ni même depuis 1991. Elle y est présente depuis bien plus longtemps, schématiquement depuis la fin du XVIIIème siècle. Une présence qu’elle a ensuite pérennisée au XIXème siècle et plus tard à l’époque soviétique. Donc j’évoque cette histoire de la Russie avec le Moyen-Orient, avant d’arriver au sein de ce premier chapitre à la période de l’après 1991. Que s’est-il passé après 1991 ? Quels ont été les nouveaux vecteurs utilisés par la Russie pour réinvestir cet espace-là ? Et je m’attache notamment à évoquer l’économie, « l’économisation » de la politique étrangère russe. C’est un vecteur nouveau de la politique étrangère de Moscou, surtout après 1991 dans cette région-là.

Dans un deuxième chapitre je m’intéresse aux positions de la Russie face aux crises et conflits du Moyen-Orient : le conflit israélo-palestinien, la question des printemps arabes – quelle a été en Russie l’impression de ce phénomène qui n’en finit pas ? – puis une troisième crise qui est la crise libyenne. Cette dernière crise a été à juste titre décrite comme la matrice du positionnement de la Russie sur la crise syrienne.

Dans un troisième chapitre, j’aborde justement cette crise syrienne. Du point de vue de la Russie. Pourquoi cette irruption sur le champ de bataille syrien ? Quels sont ses enjeux ? Quels sont les intérêts que la Russie cherche à protéger en Syrie ? Il s’agit d’essayer de montrer le cheminement qui a conduit la Russie, dans un cadre de constance russe sur le dossier syrien depuis 2011, de passer d’une position de bouclier diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU à un engagement militaire sur le terrain.

Enfin, dans le dernier chapitre, je propose une réflexion sur cette capacité de la Russie à discuter avec tout le monde au Moyen-Orient. On dit souvent que la Russie est le seul pays à avoir la capacité de parler avec tous les acteurs du Moyen-Orient. Je m’intéresse à cela et essaie de montrer dans quelle mesure cette capacité est porteuse de contradictions vis-à-vis des liens bilatéraux que la Russie entretient avec un certain nombre de pays dans la région. Un exemple très concret : la Russie a construit des relations avec les Kurdes mais elle entretient en même temps des relations très dynamiques avec la Turquie. A un certain moment cela peut poser des problèmes. La Russie a d’excellentes relations avec Israël mais en même temps, en Syrie, elle travaille militairement avec le Hezbollah, avec l’Iran. Là aussi il y a un certain nombre de contradictions qu’il faut évoquer.

Voilà, l’idée est de proposer en 120 pages une réflexion assez synthétique sur les enjeux politiques, économiques, militaires de ce retour au Moyen-Orient.

Arnaud Dubien

Vous parlez de retour. Comment s’est-il déroulé ? Quelles en sont les principales étapes ? Comment s’est-il construit ce retour de la Russie ?

Igor Delanoë

Comme je l’évoquais, la Russie n’est pas partie de zéro en 1991 après la chute de l’Union soviétique. Schématiquement, ce retour s’est construit en plusieurs étapes depuis 1991. Un premier moment, c’est la première moitié des années 1990, suivant directement l’effondrement de l’URSS. On assiste à un retrait unilatéral des réseaux diplomatiques et des troupes russes – ou ex-soviétiques – positionnées dans la région. A ce moment-là, à Moscou on décide de cette contraction du périmètre militaire et diplomatique ex-soviétique, pour se concentrer sur les relations avec l’Occident et sur ce qui va devenir la CEI (Communauté des Etats indépendants). C’est un premier temps.

La deuxième étape, c’est la seconde moitié des années 1990. On a une date assez précise : 1996 et la nomination d’Evguéni Primakov au poste de ministre des Affaires étrangères par le président Eltsine. Evguéni Primakov était un éminent spécialiste du Moyen-Orient, arabisant, ancien correspondant de la Pravda (journal soviétique, publication officielle du parti communiste) au Moyen-Orient dans les années 1970. Il a dirigé les services de renseignement en ex-Union soviétique. C’était un personnage qui avait des réseaux très importants dans la région, une connaissance personnelle des gens et du terrain. Il a donc été nommé à ce poste de ministre des Affaires étrangères, ce qui est loin d’être anodin. Cela signalait à mon avis une volonté de la Russie de réactiver sa diplomatie dans la région, ses réseaux. Cela signalait peut-être aussi une forme de désillusion vis-à-vis des fruits que la Russie attendait de la remise à plat des relations avec l’Occident suite à 1991.

Troisième temps, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, en 2000. Puisque le président russe arrive avec un projet de puissance pour la Russie, une ambition de redonner à la Russie son rang revendiqué de puissance mondiale. Et le Moyen-Orient est une région qui se prête plutôt bien à un réinvestissement par la Russie car c’est une région où elle dispose de réseaux, de relais. J’évoquais juste avant les réseaux de Primakov, c’est une piste. A partir de là on assiste à un réinvestissement tous azimuts, assez patient, parfois pénible, qui ne porte pas toujours ses fruits à court terme. Il faut parfois attendre le long terme pour avoir des résultats. L’un des vecteurs a été les dettes dont disposaient certains Etats de la région à l’égard de l’Union soviétique. La Syrie avait une dette colossale de presque 23 milliards de dollars, la Libye 5 milliards de dollars, l’Irak avait aussi 6 ou 8 milliards de dollars. Ce sont des dettes que la Russie entreprend de renégocier avec ces pays-là avec pour objectif de remettre un pied dans la région. Il y a aussi la communauté russophone qui est présente en masse en Israël, qui constitue aussi un vecteur de pénétration en Israël et plus largement dans la région.

Dernière étape, on est dans le temps présent, il est donc difficile d’avoir une vue analytique. Depuis 2010, à la faveur d’un certain nombre de contextes, le retour de la Russie a été catalysé. Par quoi ? Tout d’abord par la dégradation des relations entre la Russie et l’Occident depuis la crise ukrainienne. Cela s’est combiné avec un phénomène qui avait commencé auparavant : les printemps arabes. Et dans le même temps, un désintérêt relatif des Etats-Unis pour la région du Moyen-Orient avec le fameux pivot asiatique. La conjonction de ces trois facteurs a procuré à la Russie un espace diplomatique au Moyen-Orient, dont elle s’est saisie. On le voit très clairement en Syrie, mais pas seulement. On le voit aussi en Egypte ou par exemple en Lybie.

Arnaud Dubien

Avant de passer la parole à la salle où il y a j’imagine beaucoup d’impatience et de questions, je vais poser une dernière question. Vous avez évoqué le temps long, le fait que la présence russe dans la région s’inscrit dans une tradition assez ancienne. Je voudrais revenir à un sujet d’actualité immédiate. On sait qu’il y a la semaine prochaine à Astana des négociations prévues, dans un format assez inédit d’ailleurs. Que faut-il en attendre selon vous ?

Igor Delanoë

Je dirais qu’il y a des raisons d’être prudemment optimiste ou prudemment réaliste. Tout d’abord comment est-on arrivé à ce projet de conférence à Astana ? Il faut revenir sur le dénouement de cette terrible bataille d’Alep à la fin de l’année précédente, courant décembre. Suite à l’évacuation des groupes rebelles ou terroristes selon le point de vue qu’on adopte de la partie d’Alep Est, les Russes et les Turcs parviennent à mettre au point un cessez-le-feu le 29 décembre. Ce cessez-le-feu est soutenu également par l’Iran et comporte trois documents. Le premier document, qui porte sur le cessez-le-feu, a été signé par le régime syrien et par un certain nombre de groupes terroristes ou rebelles. Y compris par des groupes assez importants, comme Jaish Al-Islam ou Ahrar Al-Cham, donc des groupes de l’opposition armée de premier plan qui adhèrent à ce régime de cessez-le-feu. On avait eu quelques jours auparavant, la réunion tripartite de Moscou, le 20 décembre. Au cours de cette réunion avait été réaffirmée la résolution 2254 de décembre 2015, qui offrait une feuille de route politique pour résoudre le conflit syrien. Etait également déjà annoncée dans la déclaration de cette conférence de Moscou la tenue d’une réunion à venir à Astana. Deuxième document de ce cessez-le-feu : ce document porte sur les dispositions concrètes de mis en œuvre de la cessation des hostilités. Et on a un troisième document qui porte sur la préparation des discussions en vue de régler la crise syrienne, c’est-à-dire sur la réunion d’Astana.

Pourquoi cela se passe-t-il à Astana et pas ailleurs ? Pourquoi pas à Genève, où est prévu le 9 février prochain la reprise du processus de Genève III qui va peut-être devenir Genève IV. Il y a plusieurs raisons pour expliquer le choix de la capitale du Kazakhstan. Astana avait déjà accueilli, comme d’autres capitales du monde, des pourparlers informels au sein de l’opposition qui est très fragmentée, très divisée, pour essayer d’arriver à une position commune. Une fois de plus en vue de Genève. Astana avait notamment accueilli au mois de mai dernier des discussions menées assez discrètement au sein de l’opposition dans le but d’aboutir à une position commune. Il y d’autres types de pourparlers informels qui se sont déroulés à Istanbul, au Caire, dans d’autres villes. Mais finalement Astana est peut-être le terrain le plus neutre pour tenir ce type de réunion. D’autant plus que cette ville dispose de forums internationaux en vue de ces grandes discussions. Si on se souvient bien, les chemins qui avaient permis de mener à l’accord sur le nucléaire iranien étaient aussi passés par Astana qui avait accueilli des discussions de haut niveau.

A Astana il s’agit d’un format assez inhabituel avec trois parrains, l’Iran, la Turquie et la Russie. On remarque qu’il s’agit de trois puissances eurasiatiques qui se retrouvent dans une capitale également eurasiatique. Y seront présents évidemment des représentants du régime syrien mais également – et c’est cela qui change par rapport à ce que l’on a pu voir auparavant – des représentants de groupes armés, de « l’opposition armée ». Auparavant ces groupes n’étaient pas nécessairement présents autour de cette table pour discuter. Ce qui change c’est que ce sont des gens qui ont une réelle influence sur le champ de bataille et sur les dynamiques militaires sur le terrain. Si des décisions sont prises – ce qui n’est pas sûr – et si on décide de les mettre en œuvre, ce sont des gens qui ont la capacité et l’influence suffisantes pour les mettre en œuvre sur le terrain. C’est souvent ce qui a été reproché par la Russie aux gens qui siègent avec la casquette de l’opposition à Genève. Ce sont des gens qui représentent une certaine opposition mais qui n’ont pas les leviers nécessaires et l’influence nécessaire pour mettre en œuvre sur le terrain les décisions qui seraient éventuellement prises en vue d’un cessez-le-feu.

Donc là on aura notamment le commandant de Jaish Al-Islam, Mohamed Allouche, qui sera à la tête de la délégation dite militaire de l’opposition. Au passage on remarque qu’on a pu observer depuis quelques temps un glissement sémantique dans la façon dont les diplomates russes parlent de l’opposition. On parle maintenant d’opposition avec laquelle on peut discuter alors quelques semaines auparavant c’était des terroristes. Maintenant on va discuter avec eux autour de la table donc ce sont des gens fréquentables. Par contre il y a des grands absents. C’est ce qui fait émettre quelques réserves. Les grands absents sont l’Arabie saoudite et la Qatar notamment, et de manière plus générale les pays du Golf. Leur présence n’est pas souhaitée notamment par l’Iran qui s’y oppose fermement. On se demande aussi si les Etats-Unis seront présents ou non et dans quelle modalité. Il semblerait que Russes et Turcs soient plutôt favorables à la présence des Etats-Unis mais les Iraniens s’y opposent. Ou alors ces derniers seraient prêts à accepter les Etats-Unis en tant qu’observateurs mais cela resterait à définir. On a par ailleurs appris hier que Ahrar Al-Cham, un des principaux groupes d’opposition armée ou terroriste ne souhaitait plus se rendre à Astana, car le cessez-le-feu en vigueur depuis le 30 décembre est selon eux violé constamment par le régime. Dans ces conditions, selon eux, on ne pourrait pas discuter. Cela pose un problème car Ahrar Al-Cham est un groupe assez puissant sur le terrain. Mais il y a quelques heures des combats acharnés ont éclaté entre le front Jahbat Al-Nosra – donc Al-Qaeda ou ex-Al-Qaeda – et les gens d’Ahrar Al-Cham dans la région d’Idlib, ce qui pourrait mettre en difficulté ce groupe et peut-être le pousser à aller à Astana.

Quel va être l’objectif de cette conférence ? A mon avis, à Astana, les gens vont chercher à consolider le cessez-le-feu, à l’entériner, à l’acter en quelque sorte, de manière à préparer des discussions politiques de fond à Genève. Comme je l’ai rappelé auparavant il est toujours prévu une réunion à Genève le 9 février. C’est une date qui peut être amenée à être décalée mais elle est prévue. A mon avis cette réunion d’Astana est préparatoire, comme s’il s’agissait d’accords de Minsk pour la Syrie. On veut geler les lignes de front tant bien que mal. On veut réaffirmer le cessez-le-feu avant de se pencher sur la question du règlement politique de la crise à Genève.

Par conséquent, j’ai dit être prudemment réaliste ou prudemment optimiste mais il faut s’attendre à des discussions assez compliquées.

Arnaud Dubien

Merci beaucoup Igor. Je ne sais pas si l’évocation des accords de Minsk introduit plus d’optimisme que de pessimisme. En tout cas merci pour cette mise en bouche extrêmement alléchante. Je vais passer la parole à la salle. Sentez-vous libre de poser toutes les questions que vous souhaitez à l’auteur. Sentez-vous libre évidemment d’acheter cet ouvrage à la sortie, c’est d’ailleurs pratiquement obligatoire. Je suis sûr qu’on vous l’a précisé en entrant. Qui veut prendre la parole ?

Un homme dans le public

Est-ce qu’il n’y a pas Igor un effet de vases communiquant entre le retour de la Russie au Moyen-Orient et l’effacement de la France au Moyen-Orient. Est-ce que Moscou n’a pas occupé une place qui a avait été délaissée d’une certaine façon ?

Igor Delanoë

C’est un bon sujet de partiel. Je pense que les dynamiques sont différentes. Comme je l’explique dans mon livre, la Russie poursuit un certain nombre d’objectifs au Moyen-Orient, qui sont relativement modestes compte-tenu de ses capacités. Le grand moment de la France au Moyen-Orient c’était notamment en 2003 avec l’Irak et le discours de Villepin. C’était l’idée que l’on n’allait pas adhérer automatiquement à une guerre que l’on estimait pas légitime, en tout cas pas juste. Progressivement je dirais qu’il y a eu, non pas une démission, mais un certain suivisme qui s’est installé, peut-être par facilité. Cela est venu s’adosser à des intérêts qui tournaient plus autour de la promotion des droits de l’homme, droits de la personne, devoir de protéger, etc. Tous ces concepts qui ont émergé dès la fin des années 1990 se sont traduits dans les faits dans les années 2000. Ils ont contribué à une partie de l’instabilité que l’on constate aujourd’hui, notamment en Libye. Je pense qu’aujourd’hui on en revient. Cela a tendance à créer un vide concernant les leviers qu’on active dans la région pour reprendre pied. Par exemple, la conférence de Paris (sur le conflit israélo-palestinien) qui s’est tenue récemment. Les gens y allaient sans véritable illusion. Mais quelque part cette conférence a arrangé du monde. Les Américains ne pouvaient pas faire une telle conférence. Les Russes ont leur feuille de route à part. Les Anglais ont décidé de soutenir Israël. Il ne restait donc pas grand monde et c’est la France qui s’y est collée avec les résultats qu’on connaît.

Un homme dans le public

Igor, comment voyez-vous le rôle de l’Europe, de l’Union européenne. Peut-être peut-elle reprendre une place dans le règlement de ce conflit ? Surtout, après cette hystérie médiatique sur les combats d’Alep, l’Europe a disparu de la scène. Comment voyez-vous le retour éventuel de l’Europe dans le règlement de ce conflit ?

Igor Delanoë

L’Europe n’a pas de politique définie claire pour le Moyen-Orient. Il y a une politique de voisinage très vaste qui va de la Russie au Sud de la Méditerranée. Mais il n’y a pas de politique définie ni de stratégie vis-à-vis du Moyen-Orient. Je pense que l’Europe aura un rôle à jouer. Ça va être de financer en partie, à mon avis, le chantier syrien. C’est le seul rôle que, j’espère, elle jouera au moins dans le futur de la Syrie quand les choses se seront apaisées, que les armes se seront tues. Je pense que l’Europe sera là pour financer la reconstruction et ça ne se fera pas gratuitement. Cela pourra donner lieu à des discussions, des marchandages et des négociations. Mais je dirais que l’Europe a une expérience un peu douloureuse en la matière. Quand on regarde par exemple la Bande de Gaza ou les territoires palestiniens où l’Europe finance la reconstruction d’hôpitaux, d’écoles, qui sont ensuite occasionnellement détruits par l’armée israélienne lors d’opérations – les israéliens ne remboursent jamais évidemment. Ce sera reconstruit mais il y a cette expérience qui est un peu négative.

Par contre là où l’Europe a un peut-être un vecteur ou une carte à jouer c’est avec l’Iran. Puisque suite à la levée des sanctions, l’Europe ou en tout cas madame Mogherini, a mis en place une politique proactive avec l’Iran. Elle s’y est rendue à plusieurs reprise pour rencontrer les leaders. L’idée étant de repartir à zéro, une sorte de « reset ». Cela peut jouer via la porte d’entrée iranienne pour essayer de faire avancer les choses en Syrie. Il faut cependant rester prudent. L’accord sur le nucléaire iranien est en cours de réalisation, il y en a pour des années. Les choses ne seront pas faciles. Le futur président Trump a une position très critique sur le sujet. Quelle va être sa politique ? Il faudra tenir compte de tous ces éléments pour mieux apprécier la situation.

Suite de la question

Voyez-vous une possibilité de rapprochement entre la position de l’Union européenne et celle de la Russie ? Sur Assad, sur le règlement politique en Syrie. A votre avis, il y a une telle possibilité ou est-ce impossible ?

Igor Delanoë

A vrai dire je ne connais pas la position de l’Union européenne sur la Syrie. Je connais la position des pays européens pris individuellement. Il y a une position dure sur le départ de Assad défendue par la France. Je ne pense pas qu’il y ait une position tranchée commune. Je ne sais pas si l’Europe doit prendre une position sur ce sujet. Mais à mon avis un rapprochement Europe-Russie, si ça fonctionne à Astana, à Genève, il y aura de la rhétorique et de l’affrontement mais je pense qu’à terme, chacun aura intérêt à ce qu’on arrive à s’entendre. Il y a tout de même un ennemi commun qui reste à combattre : l’Etat islamique. Il y a également Jabhat Al-Nosra, même si des différences sont à souligner. Cela pourrait aider. Quand on écoute les positions de Trump, il a fait de l’Etat islamique la principale menace de la région.

Une femme dans le public

Tout d’abord bravo Igor pour ce travail, qui était très important à mon avis. Deux questions. Que ce serait-il produit si la Russie n’était pas intervenue militairement ? Ma deuxième question : trouvez-vous fiable les explications du pouvoir russe quant à l’opération militaire ?

Igor Delanoë

Que se serait-il passé si la Russie n’était pas intervenue militairement en Syrie ? Vos deux questions sont reliées puisqu’elles font référence au bilan de l’intervention russe. En septembre 2015, lorsque les Russes interviennent par surprise dans la région, en venant appuyer les Iraniens et d’autres forces au sol, les dynamiques des combats en Syrie laissent penser que le régime Syrien pourrait s’effondrer à l’horizon de décembre 2015. Donc quelques mois après. Plus récemment, Sergueï Lavrov a parlé de deux à trois semaines. « Si nous n’étions pas intervenus, a-t-il dit, Damas aurait été prise par les djihadistes sous trois semaines ». Un certain nombre de positions avaient été conquises par des djihadistes ou des rebelles ou des terroristes – volontairement je mets tout le monde dans le même sac. Notamment dans la région de Lattaquié, la région côtière syrienne, qui est présentée comme étant le fief du régime et qui appartient à la Syrie utile, c’est-à-dire le centre économique du pays. En prenant ces positions l’opposition s’ouvrait un boulevard sur la conquête de villes importantes, Tartous, Homs et finalement Damas. Par conséquent il semblait qu’on atteignait un point de non-retour et si la Russie n’était pas intervenue à ce moment-là, il est possible que le régime eût été renversé. Si c’est un scénario qui aurait pu se réaliser à mon avis. Ce n’était pas une invention des Iraniens pour attirer les Russes dans un piège en Syrie. Je n’y crois pas. Les Iraniens ont dépensé près de 25 milliards de dollars dans le conflit syrien, pour soutenir la Syrie. C’est une somme colossale pour l’Iran, ils ont une grande partie de leur économie qui est tournée vers l’effort de guerre. Par conséquent s’ils appellent un pays comme la Russie c’est qu’il y a vraiment des raisons de le faire.

Concernant la seconde question sur la fiabilité du bilan. Par définition il y a des informations qui sont difficiles à obtenir. On s’en tient donc à ce qu’on peut lire et entendre dans la presse. Il semblerait tout de même que le bilan dressé par le ministre de la Défense Choïgou soit relativement juste. C’est une opération qui financièrement n’a pas coûté grand-chose. On parle d’une opération à moins d’un milliard de dollars. Avec des pertes humaines relativement faibles même si elles existent. Une trentaine de soldats tout au plus. Je parle des officiers de l’armée russe et non des compagnies militaires privées dont on ne sait, par définition, pas grand-chose. Il y a en effet, en nombre, des compagnies militaires privées russes qui ont subi des pertes importantes. Mais comme toujours avec ces compagnies militaires privées qui existent à travers le monde depuis des années, ce sont des pertes qu’on ne comptabilise pas.

Cela nous renvoie ensuite à la question des objectifs posés. Comme je l’ai évoqué l’objectif de sauver le régime syrien a été atteint. Il a été atteint dès la fin de l’année 2015, début 2016. A cette date-là, il y a un an, le régime syrien était sauvé d’un renversement qui lui était à peu près promis si les Russes n’étaient pas intervenus. Sur la dynamique politique de partenariat avec les Américains, le tableau est un peu plus nuancé. L’objectif de la Russie était d’arriver à créer une coalition unique dont le président Poutine a parlé en septembre 2015 à New-York aux Nations Unies : une grande coalition contre le nouveau fascisme que représente le terrorisme de l’Etat islamique. Cela n’a pas fonctionné, il n’y a pas de coalition unique. Il n’y a pas eu non plus de coalition unique même après les drames du Bataclan et de Bruxelles. Ces évènements n’ont pas impulsé de nouvelle dynamique. En revanche la Russie est parvenue à établir un duopole avec les Américains sur la tentative de règlement du conflit syrien. Mais on s’est aperçu qu’au bout d’un an ce duopole s’est essoufflé. En tout cas il a épuisé son énergie diplomatique, sa capacité à faire avancer le dossier. On l’a vu avec la question d’Alep. Il y a eu des avancées indéniables, la résolution 2254 en est une. Il y a eu deux tentatives de cessez-le-feu qui ont échoué, surtout la deuxième. Mais elles ont tout de même localement produit des résultats, sur lesquels il faudra s’appuyer à l’avenir. Mais le déficit de confiance était tel que même en faisant semblant d’ignorer les différends ça n’a pas suffi. Ce que les Russes n’ont pas réussi à faire avec les Américains, ils l’ont fait avec les Turcs, à savoir essayer de séparer la bonne opposition des terroristes. Ce que les Américains n’ont pas pu ou n’ont pas voulu faire. Ils n’ont pas souhaité user de leur influence sur leurs alliés du Golf afin de diminuer les financements aux groupes terroristes.

Donc je pense que le bilan qui a été dressé en novembre-décembre dernier est assez juste. Il faudra voir maintenant comment cette deuxième année va se passer.

Un homme dans le public

Presque la même question qu’auparavant mais avec une nuance. Qu’est-ce qui a permis de manière dominante la victoire russe en Syrie ? Est-ce vraiment le désengagement des Etats-Unis ou bien purement et simplement la puissance militaire de la Russie ?

Igor Delanoë

Je ne sais pas si aujourd’hui on peut parler de victoire russe en Syrie. Les russes aimeraient bien pouvoir dire qu’ils sont victorieux en Syrie. Aujourd’hui il n’y a pas de victoire, il n’y a pas de défaite, la seule chose qui est certaine c’est que le régime syrien est à l’abri d’être renversé par les groupes djihadistes. Mais on ne peut pas parler vraiment de victoire. Je pense que les Russes n’ont pas pour l’instant de stratégie de sortie très claire. Ils cherchent à s’en créer une. Astana fait partie de cette tentative. Quand je parle de stratégie de sortie, je ne veux pas dire qu’un accord de paix sera signé par tous et que du jour au lendemain il n’y aura plus d’avions russes en Syrie. A mon avis il ne faut pas y penser. Il restera un contingent russe en Syrie, au moins sur le moyen terme ou sur le long terme. En tout cas il y a des signaux qui permettent de le penser. Mais là, on parle bien des opérations et de l’engagement militaire dans le pays. Il est intéressant de noter ce qui se passe lorsqu’on annonce une initiative diplomatique. Les Russes annoncent systématiquement un désengagement militaire. On a eu cela en mars dernier. Avec les américains ils ont annoncé un cessez-le-feu puis la reprise du processus de Genève en mars. Et le 14 mars le président Poutine annonce retirer des troupes partielles du contingent russe en Syrie. Dans les faits ce n’était pas le cas, puisqu’on a substitué du matériel pour en remettre d’autre.

Cela m’amène à la question que vous posiez sur la puissance de feu russe. Elle a été déterminante, effectivement, pour faire triompher les troupes au sol – les armées chiites au sol – localement. Cette puissance de feu a été déterminante et elle est encore déterminante aujourd’hui. Quelque part c’est un des leviers concrets dont disposent les russes sur le conflit syrien et dans leur discussion avec les iraniens, pour faire pencher la balance de leur côté. Là les russes ont annoncé un désengagement suite au cessez-le-feu avec les Turcs. Le porte-avion Kouznetsov est parti. Il portait une quarantaine d’appareils. Je ne sais pas si on peut parler de retrait. Ce n’était pas forcément des appareils mobilisés de façon intensive lors des opérations de bombardement. Dans le même temps les russes ont remis des appareils sur place. Chaque fois il y a donc une stratégie : souffler du chaud puis souffler du froid pour essayer de faire pencher la balance. Que cela marche sur les Syriens je n’en suis pas sûr mais c’est un des leviers qui restent aux russes.

Une femme dans le public

Vous dites effectivement que la Russie et les Etats-Unis ne sont pas parvenus à s’entendre. N’est-ce pas également la Russie qui a évolué ? Vous citiez les groupes Jaish Al-Islam ou Ahrar Al-Cham. Jusqu’à récemment la Russie demandait de les inscrire sur les listes terroristes mais aujourd’hui elle les accueille comme des interlocuteurs. Il y a là une révolution assez nette de la part de la Russie. D’autre part est-ce que la Russie peut se maintenir au-dessus de la mêlée, entre l’axe chiite et les sunnites. Est-ce une position tenable pour la Russie ?

Igor Delanoë

Sur l’évolution de la position russe, elle est flagrante. Je parlais tout à l’heure du glissement sémantique qui a eu lieu sur la désignation de certains groupes, qui étaient auparavant des terroristes et du jour au lendemain des partenaires avec qui il faut discuter. Le fait est qu’il faut bien discuter avec quelqu’un et avec des gens qui sur le terrain ont une capacité à faire avancer les choses. J’attire votre attention sur le fait que, concernant Ahrar Al-Cham, dès le printemps dernier la Russie était prête à les inclure dans des discussions. C’était un geste qu’elle faisait notamment à l’égard des pays du Golf et dont elle attendait un retour d’ascenseur. Le fait de reconnaître la légitimité de ces groupes-là, pas au plan militaire car cela c’est indiscutable, mais au plan diplomatique et politique, fait partie plus généralement du renforcement de la coopération entre la Russie et la Turquie sur la Syrie. A mon avis cela a été discuté entre Russes et Turcs, pour faire avancer les choses, notamment à Alep. La Turquie offrait à ces groupes-là des lignes d’approvisionnement logistique en armes, en financement, etc. Elle a utilisé cet atout pour faire plier un certain nombre de groupes afin qu’ils quittent Alep. A mon avis il faut interpréter cela comme un des résultats du réchauffement de la relation russo-turque.

Sur la deuxième question qui concerne le positionnement de la Russie sur l’axe chiites – sunnites. Les Russes ont toujours rappelé qu’ils ne s’adossaient pas à un axe chiite. Qu’ils ne rentraient pas dans un conflit religieux. Les Russes mettent en avant les relations qu’ils entretiennent avec l’Egypte, la Jordanie et bilatéralement avec certains Etats du Golf avec lesquels la relation est bonne. Quand on prend les relations bilatérales entre la Russie et les Emirats arabes unis, ce sont des relations qui fonctionnent. Avec l’Arabie saoudite et le Qatar c’est plus compliqué, mais avec le Koweït les relations sont constructives. Donc prendre deux cases sunnites / chiites est à mon avis un peu réducteur. C’est un peu plus fin que cela. Le fait est qu’à Astana il y aura des iraniens chiites d’un côté et des turcs sunnites de l’autre. Mais ces deux partis seront à Astana en coopération pour essayer de régler la crise. Cela donnera à Moscou une position de médiateur lorsque des difficultés se présenteront.

Arnaud Dubien

Merci Igor, je vais poser une question à mon tour. Vous avez dressé en quelque sorte le bilan de l’intervention militaire russe depuis septembre 2015. Vous l’avez rappelé, il y a une trêve. Mais cette trêve ne concerne pas l’Etat islamique ou la mouvance Al-Qaeda. Quelles pourraient être les prochaines étapes de l’action militaire russe. Est-ce une action vers Idlib ou à l’inverse vers le front Est, vers Palmyre, puis Deir ez-Zor où il se passe des choses dramatiques en ce moment ? Est-ce qu’une action conjointe avec les Américains est envisageable sous la nouvelle administration ?

Igor Delanoë

Les orientations vont dépendre de ce qui sort de la réunion d’Astana et de ce qui sortira de l’éventuelle réunion de Genève. Il n’y a pas énormément d’orientations à mon avis. Soit on essaye de maintenir un semblant de cessez-le-feu sur le terrain. Soit rien ne fonctionne à Astana et on repart sur une phase d’offensive. La question est : quelle offensive ?

Aujourd’hui une grande partie de l’opposition est piégée à Idlib. C’est une province vers laquelle, pas seulement depuis Alep mais bien avant, des troupes sont acheminées depuis des mois. Lorsque des cessez-le-feu sont conclus entre le régime et des poches de résistance, lorsque des poches de résistance sont évacuées dans la région de Damas ou plus au Sud du pays par exemple, ces groupes sont acheminés vers Idlib. Donc depuis des mois il y a une concentration de troupes à Idlib. Il y a la présence de Al-Nosra qui est clairement désigné comme un groupe terroriste, on s’entend à peu près là-dessus. Une option est donc de poursuivre les bombardements sur ces groupes-là afin de réduire définitivement l’opposition armée syrienne et de conforter la position du régime. L’autre possibilité, si on arrive à stabiliser le front de Idlib, c’est d’ouvrir un front contre l’Etat islamique. Cela n’a pas été fait du côté des russes. Il y a eu le problème de Palmyre. Mais Palmyre stratégiquement ne vaut pas grand-chose. C’est un nœud dans le désert qui n’apporte rien sauf si on envisage une opération contre Raqqa. A ce moment-là, Palmyre peut apporter une plateforme de projection pour des hélicoptères. Aujourd’hui cette plateforme est en train de disparaître, bien que l’armée syrienne tente de résister aux assauts de l’Etat islamique. A mon avis, il va falloir attendre de savoir ce que l’administration américaine entend faire dans la région. Les Russes ont entamé une coopération militaire rapprochée avec les Turcs. Il y a eu des opérations aériennes russo-turcs communes, hier ou aujourd’hui à Al-Bab. On peut dire que Russes et Turcs sont en train de tester un format qui pourrait être utilisé lors d’une opération contre Raqqa. Mais ça soulèverait des questions, notamment sur le positionnement par rapport aux Kurdes.

Un homme dans le public

Dans la doxa, l’Occident est perçu au Moyen-Orient comme un ancien colon. La Russie à l’inverse n’a pas cette image de colonisateur. Est-ce qu’en 2017, au moment où un ambassadeur russe est abattu en Turquie, la Russie est à la même enseigne que l’Occident au Moyen-Orient, dans le même bateau ?

Igor Delanoë

En effet, un des atouts de la Russie dans cette région, c’est qu’elle n’a pas le passif de puissance colonisatrice ou mandatrice. C’est un argument qui a été mis en exergue à l’époque soviétique et qui a pu servir de vecteur de pénétration dans la région. Aujourd’hui, il faut reconnaître que l’image de la Russie au Moyen-Orient est très écornée. La Russie a une image négative dans tous les pays du Moyen-Orient, en tout cas si on s’en tient aux enquêtes d’opinion qui sont menées par des centres de recherche spécialisés. La Russie ne figure pas dans le top 5 ou dans le top 10 des pays les plus appréciés au Moyen-Orient, mais plutôt parmi les derniers. Cela ne tient pas forcément à la crise syrienne, cela existait déjà auparavant. Avant même Alep. C’est une tendance de fond qui renvoie au modèle que la Russie est capable d’exporter dans la région. Un des pays qui ressort le plus souvent dans ce genre de classement est le Canada. Ce pays attire beaucoup les gens de la région. Les Etats-Unis n’est pas non plus le pays qui attire le plus. C’est un pays qui a une image très écornée notamment en Turquie, qui est l’un des pays les plus anti-américains qui existent. L’image des Etats-Unis est également écornée en Egypte. Je pense que cela dépasse le cadre de la crise syrienne. On est sur des tendances de fond, sur des représentations, qui vont au-delà des deux ou trois dernières années.

Arnaud Dubien

Sans doute aussi la guerre d’Afghanistan, qui a laissé une trace très importante dans les mémoires collectives de certains pays, au Pakistan et ailleurs. Et puis les guerres de Tchétchénie qui laissent des traces dans les opinions publiques des pays musulmans.

Un homme dans le public

Bonsoir. J’ai une question sur la Turquie, qui compte énormément dans ce conflit. Où en sont-ils au niveau militaire, depuis le coup d’Etat avorté conte Erdogan de l’été dernier et l’intervention turque à Al-Bab. Et puis, qui dit Turquie dit Kurdistan, que va-t-il advenir des Kurdes en Syrie ?

Igor Delanoë

Merci pour cette question. Depuis le coup d’Etat, il y a des purges assez importantes qui ont lieu dans l’administration turque et dans l’armée turque. Je pense que l’opération Bouclier de l’Euphrate lancée par la Turquie pour créer ce qu’elle réclame à cor et à cris, à savoir la création d’une zone de sécurité dans le Nord de la Syrie, avait aussi pour but d’empêcher la formation d’un Kurdistan syrien. De facto, territorialement, en cassant la continuité entre les trois cantons qui allaient bientôt être quatre. Il s’agissait aussi d’entreprendre une lutte contre l’Etat islamique. Même si c’était un peu timide au début. Mais je pense que cela était aussi une opération de communication en politique intérieure. Il s’agissait d’occuper l’armée puisqu’elle avait été impliquée dans ce coup d’Etat. Je pense qu’aujourd’hui les Turcs se rendent compte qu’à force de faire des purges dans les rangs des officiers supérieurs, ils ont de gros problèmes sur le terrain en termes d’efficacité. Ils ont des succès qui sont très relatifs. Les gens sur lesquels ils s’appuient, l’armée syrienne libre de l’ancienne opposition adoubée par l’Occident puis dispersée en plusieurs bandes d’opposants, et un certain nombre de groupes salafistes dont certains sont clairement des terroristes, sont des gens qui ont une efficacité combattante très relative. Militairement, cela n’a pas beaucoup de succès, cela ne donne pas beaucoup de résultats. Je pense que les Turcs sont contents de voir arriver l’aviation russe pour les aider sur le terrain à avancer. Car ils ont réellement des difficultés.

Les purges dans l’armée turque ce n’est pas que depuis le coup d’Etat. Depuis qu’Erdogan est au pouvoir c’est fréquent. Une des armes la plus affectée c’est la flotte turque. Il y a eu des dizaines et des dizaines de marins turcs qui ont été démis de leur fonction. Bien que la Turquie dispose aujourd’hui d’une flotte moderne, incontestablement, il y a des questions à se poser. Puisque les équipages qui servent dessus sont peu expérimentés. Notamment les officiers. Une fois de plus ce sont des hypothèses que je pose.

Sur les Kurdes, je parlais il y a un instant des cantons. Les Kurdes n’iront pas à Astana. Les Kurdes du PYD (Parti de l’union démocratique, parti kurde syrien) n’ont pas été autorisés à se rendre à Astana. Ce n’est pas une surprise en soi. La question du Kurdistan est à mon avis pour l’instant réglée par le deal qui existe entre la Turquie et la Russie qui a mis fin à la possibilité d’un Kurdistan syrien. De toute façon ce n’est pas un territoire qui aurait été viable, économiquement. Les gens ont souvent en tête l’exemple du Kurdistan iraquien. Au Kurdistan iraquien il y a du pétrole, du gaz, des richesses et surtout il y a un protectorat américain dessus. Il y a aussi un accord avec la Turquie. Les Kurdes iraquiens vendent leurs ressources aux Turcs. C’est donc viable économiquement et politiquement, bien qu’il y ait au sein même du Kurdistan iraquien de sérieuses disputes. Le Kurdistan syrien n’est pas dans la même situation. Il n’y a pas assez de richesses pour faire vivre cette population. Le pouvoir syrien n’est pas d’accord pour voir émerger un Kurdistan autonome. Les Turcs non plus. Les Iraniens à mon avis non plus. Par conséquent le futur des Kurdes est à mon avis dans un Etat syrien multiethnique, multiconfessionnel, avec peut-être une autonomie relative en termes culturels, ce qui pourrait être envisagé. Ils ont tout fait pour mettre en place une structure d’auto-gouvernance, ils ont leur République de Rojava, ils ont ouvert des ambassades diplomatiques qui ne disent pas leur nom dans des capitales, à Moscou, à Paris, ailleurs. Se met en place un embryon d’Etat kurde syrien. Sauf qu’ils n’auront pas de continuité territoriale et je vois très mal les Turcs laisser faire cela avec tous les problèmes qu’ils ont en interne avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). En Syrie, il y a 10 à 15% de Kurdes.

Un homme dans le public

Tout à l’heure vous évoquiez qu’après Astana, après Genève, on est sur une sorte d’accord de Minsk avec un gel des positions militaires sur le terrain. Quelles seraient les bases de la négociation politique ? Y a-t-il un accord sur une possible fédéralisation du pays ? Est-ce que les Russes, de ce point de vue-là, rejoignent ce qu’on peut entendre quelques fois côté français ?

Igor Delanoë

Vous soulevez ici la question d’une future constitution en Syrie. Il y avait un premier projet de constitution échafaudée par les Russes et les Américains au printemps dernier. C’était un projet inclusif avec une sorte d’assemblée des minorités et des différentes confessions qui aurait fait office de contre-pouvoir au pouvoir central. De toute façon ce projet n’a pas fonctionné. Il a été rejeté par le pouvoir syrien. Il y a une seconde constitution en cours de rédaction qui semble moins inclusive, pour essayer de convenir au régime de Damas. Mais on est encore dans le cadre de la résolution de l’ONU. En vertu de cette résolution, il doit y avoir une constitution acceptée par tous et à partir du moment où elle est acceptée, les élections législatives et présidentielles doivent avoir lieu et déboucher sur la création d’un gouvernement représentatif et le plus inclusif possible.

Sur la fédéralisation de la Syrie : je n’y crois plus. C’était encore possible, je pense, l’année derrière. Ça faisait partie des pistes envisagées, aujourd’hui on n’en parle plus vraiment. Dans quel contexte cette fédéralisation interviendrait-elle ? Il semblerait que les Russes, les Iraniens et les Turcs se soient mis d’accord pour se partager la Syrie en zone d’influence. On aurait une Syrie découpée un peu à la manière des accords Sykes-Picot à l’échelle de la Syrie, entre des puissances protectrices qui se répartiraient le territoire, mais dans le cadre d’une Syrie conservée dans ses frontières. Pas de démembrement. Cette constitution est en gestation, ils sont en train de l’élaborer en fonction des différentes confessions et minorités. Là, on en est à des discussions de très haut niveau, des représentants, des ministres, des équipes techniques. Mais il faut voir au niveau local comment ça fonctionne. Il ne faut pas réduire le conflit syrien à un affrontement entre sectes et entre clans. Mais il y a une réalité qui est que sur place les gens adhéreront avant tout à un régime qui est capable de leur rapporter de l’ordre et qui a la capacité de faire fonctionner les choses élémentaires dans la rue : électricité, eau, hôpitaux, payer les salaires, etc. Il se trouve que dans certaines parties de la Syrie c’est l’Etat islamique qui fait cela et ce n’est pas le régime syrien. Ce qui fait qu’il peut y avoir une adhésion locale à l’Etat islamique. Ce dernier apporte de l’ordre dans la vie de tous les jours. Ce que le régime syrien n’est pas en mesure de faire sur tout son territoire. S’il parvient à jouer ce rôle notamment sur les territoires qui ont été repris à l’opposition, à mon avis cela aidera à l’adhésion de la population. Il reste la question éternelle de Bachar Al-Assad. C’est une question épineuse. Si l’on entérine son départ, cela permettrait de faire adhérer de manière générale la population. C’est une personnalité qui polarise aujourd’hui, surtout à l’intérieur de la Syrie.

Un homme dans le public

Pourriez-vous nous expliquer ce qui se joue entre la Russie et la Lybie ? Je crois qu’il y a eu une rencontre importante récemment. Quel rôle diplomatique souhaiterait jouer la Russie en Lybie aujourd’hui.

Igor Delanoë

Sur le porte-avion de l’Amiral Kouznetsov qui s’en revient de sa mission au Levant et s’en retourne en Russie, a eu lieu une visite surprise du général Haftar afin de faire une visioconférence avec le ministre Choïgou. Le général Haftar est venu deux fois à Moscou, en juin dernier et à l’automne. Je pense qu’il cherche à obtenir une plus grande implication de la Russie à la fois diplomatiquement mais surtout matériellement. Il cherche à obtenir des armes pour pouvoir livrer bataille contre les islamistes dans la région de Bengazi et autour de Bengazi. Il y a un embargo sur les armes sur la Lybie. Je ne vois pas la Russie passer outre cet embargo car elle a construit son approche du dossier libyen dans le cadre de l’ONU. Tout ce qu’on a pu lire ou entendre sur un contrat d’armement je n’y crois pas. Le contrat d’armement auquel il est fait référence c’est un contrat qui avait été amorcé en 2008 avec Kadhafi. Contrat d’environ deux milliards de dollars qui portaient sur des S-300 (anti-aérien), des avions, etc. Haftar n’a pas besoin de S-300 pour combattre l’Etat islamique. Il a besoin de tanks, d’armements, d’hélicoptères. Aujourd’hui la situation est très simple. Des armes transitent par l’Egypte. Tout le monde ferme les yeux là-dessus car ça permet d’aider le général Haftar dans sa lutte contre l’Etat islamique.

La Russie semble avoir clairement jeter son dévolu sur ce personnage qui ressemble par sa carrière au maréchal Sissi en Egypte. Cette fibre politico-militaire semble plaire à Moscou. Cela pose par contre le problème de la reconnaissance de l’autre gouvernement, à Tripoli. On peut voir là émerger de timides convergences entre les européens et les Russes notamment sur la personne d’Haftar. Les Américains aussi d’ailleurs. Même si aujourd’hui c’est le gouvernement de Tripoli qui est reconnu et pas celui d’Haftar, qui est un gouvernement parallèle dans une autre partie de la Lybie. Tout ce qu’on a pu entendre dire sur des bases navales ou des bases aériennes je n’y crois pas. A mon avis, il ne faut pas accorder trop de crédit à tout cela.

Arnaud Dubien

Je voudrais rebondir sur la question libyenne. On sait que la crise libyenne et l’intervention occidentale de 2011 jouent un rôle presque fondateur dans le narratif russe sur les printemps arabes, sur ce qui se passe au Moyen-Orient. Cela a également fondé la position russe dans l’affaire syrienne. Peut-être, on peut le penser, que la carte syrienne pourrait s’épuiser progressivement. L’enjeu russe est de rétablir un duopole avec les Etats-Unis et de se rendre incontournable. Est-ce qu’au fond la Russie ne pourrait pas être tentée dans ce contexte de se rendre incontournable dans une autre crise à la frontière immédiate de l’Union européenne (en Lybie). Ou est-ce attribuer à la Russie des visées qui ne sont pas les siennes ?

Igor Delanoë

A mon avis il y a déjà beaucoup à faire avec le dossier syrien. Que l’on imagine ouvrir un autre front dans cette région-là, à mon avis c’est hors de portée, en termes de capacité et même économiquement, de ce que voudrait faire la Russie. Je ne suis même pas certain qu’elle y ait intérêt. Quels sont les intérêts dans cette région-là pour la Russie ? A mon avis c’est de lutter contre le terrorisme. Il n’y pas de régime à sauver, il n’y a plus de régime à sauver, c’est fini. Alors que sur la Syrie, il y a des intérêts plus profonds. On est à 1 000 km de Sotchi. La Lybie c’est loin. L’Etat islamique essaye d’essaimer dans la région mais ce n’est pas non plus l’Irak ou la Syrie. Par conséquent à mon avis les conditions ne sont pas réunies pour justifier une intervention. Les Russes sont bien trop contents de laisser les Européens se dépêtrer avec cette histoire libyenne, dont ils sont, partiellement en tout cas, à l’origine. Je n’y crois pas trop. Surtout que la Russie a par ailleurs développé de très bonnes relations avec l’Egypte, ils ont des projets en commun sur le plan économique. Je ne vois pas d’intérêt dans l’immédiat d’intervenir là-bas.

Arnaud Dubien

On va en rester là. Je vous remercie tous de votre présence. Je vous invite à vous rapprocher de l’auteur. Je vous donne rendez-vous le 13 avril prochain, au plus tard, pour une réunion ici-même sur les élections présidentielles françaises, une réunion qui se tiendra exclusivement en russe. Nous aurons peut-être d’autres occasions de nous revoir d’ici là. Merci à tous.

 

 

 

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